Articles Tagués ‘classe sociale’

Les amis quand t’es petit, c’est super important. Tu les appelles le soir alors que t’as passé la journée avec eux, t’échanges des secrets, des pierres grave belles, des fous rires et tout.

Après, tu grandis. Pas forcément dans le même sens parce que pas dans les mêmes conditions. 

Inscrite en lycée privé suite à un déménagement en cours d’année, j’ai fait les classes de première et de terminale avec des mômes qui avaient deux fois le compte en banque de mes parents, à 16 ans. Voyages à toutes les vacances, permis et voiture payés dès qu’ils avaient l’âge, super sapes, super baraque, super vie. Moi, ca me dérangeait pas : non seulement je trouvais chouette de me faire balader en voiture et de participer à des BBQ-piscine dans des maisons d’architecte, mais en plus, mes amis adoraient mes parents, parce que ma mère était le summum du cool, la mère que tous les gosses (de bourges et les autres) rêvaient d’avoir. Jusqu’à la fin du lycée, ça s’est vraiment bien passé. Bien sur, j’en avais ras le cul de leurs sourires gênés quand ils apprenaient que je devais courir bosser dans une boutique de merde, 13-21 heures le mercredi après les cours et puis le samedi aussi, toute la journée. Bien sur, je me sentais pas super à l’aise à table avec leurs parents, étonnés qu’il n’y ait aucun bien immobilier, même pas une place de parking dans ma famille, surpris de savoir que non, on ne partait pas cette année, ou alors chez mamie, pas de sous. Bien sur qu’emballer leurs cadeaux de Noël à 200 balles, dans mon petit uniforme de vendeuse qui puait la sueur et le sandwich triangle du midi, ça me faisait un peu mal. Mais rien de grave. C’était comme ça et puis je les aimais, mes potes.

Après le bac, ça s’est clairement compliqué : tout le monde partait soit en école de commerce privée, soit faire un tour du monde ou s’installer un an à l’étranger (pas en Belgique hein, plutôt aux USA, en Australie et au Japon), soit en classes prépa, avec une préférence marquée pour Khâgne. Moi, je savais pas quoi faire : mes parents ont un CAP et s’ils avaient conscience de l’importance des études supérieures pour avoir un job rémunérateur et pas trop pénible, ils ne disposaient en revanche pas du capital leur permettant de m’aider à la fac, ni à m’y orienter, ni à m’y maintenir, ni à m’en montrer l’intérêt. Dans leur réseau, professionnel ou amical, personne n’avait non plus fait d’études. J’étais la première de ma famille à aller aussi loin à l’époque. Alors, tout le monde m’encourageait mais personne ne pouvait répondre à mes questions, et j’en avais beaucoup trop. 

Résultat : j’ai pris la matière ou j’avais eu une super note au bac et hop, fac d’anglais. 3 mois plus tard, fac de droit, pour quelques jours. A 18 ans, je bossais déjà 20 heures par semaine, depuis 3 ans, du coup, trouver du boulot dans les services et le garder, je savais faire. Et puis ça m’angoissait la fac, je me sentais toute seule et je pouvais pas en parler à mes potes, enfin, à ceux qui n’étaient pas partis à Dubaï. Bref, je laisse tout tomber et je pars taffer comme vendeuse déco, centre commercial de banlieue, CDI, SMIC, tickets resto, temps plein, tout le toutim.

Je m’y sentais mieux qu’à la fac, même si c’était dur et pas très intéressant. Avec les copains du magasin, on faisait des conneries, on s’amusait à voler le truc le plus gros possible (celui qui a réussi à sortir le canapé a gagné, évidemment), on allait boire des bières. Ça me changeait d’ambiance. Alors bien sur, parfois, je trouvais quand même qu’ils étaient lourds et qu’on avait pas énormément de trucs en commun à part le taff, mais c’était chouette. J’ai pris un studio et mes copains d’avant sont revenus.  Pendant un an, ça a été la fête : mon appart s’est peu à peu transformé en un genre de squatt/MJC/salle de répèt’. Tout le monde avait les clés, ça tournait. Et puis certains ont commencé à râler que je veuille me coucher tôt quand je commençais à 7 heures le samedi ou que je rentre fatiguée et pas d’humeur à faire la fête après ma semaine de boulot. Je suis devenue « pas marrante » et « plaintive » alors que bon, bosser 39 heures par semaine dans la vente, c’était PAS LA MORT, me disaient ces potes qui n’avaient jamais travaillé une minute de leur vie. J’ai mis du temps à comprendre qu’on ne partageait plus grand chose à part cet espace de fête et le contenu de mon frigo, que je payais avec ma force de travail. Ils avaient des ambitions, eux, qu’ils clamaient haut et fort et surtout les moyens de les atteindre (dont ils ne parlaient jamais, pour le coup). Ils croyaient fort à la méritocratie, comme tous ceux qui sont à l’abri de jamais y avoir recours. Bref, j’ai vite réalisé qu’il y avait de grandes chances que je les serve toute ma vie, au taff comme à la maison et que ma misère je l’avais méritée ou en tous cas, qu’ils n’en faisaient pas grand cas. 

J’étais dégoûtée et je commençais à avoir envie de cramer des poubelles et des pharmacies. Surtout qu’à l’époque, je bossais plus comme vendeuse mais comme manutentionnaire intérimaire dans une usine de bouffe en boite, genre William Saurin. Je montais aussi des barres de toit sur des Citroen, à la chaîne, dans une vieille zone industrielle de banlieue. Plus je descendais l’échelle sociale, plus je réalisais à quel point mes “potes” étaient en fait des petits bourges complètement aveugles, narcissiques et individualistes. Je les ai lâchés, progressivement, de refus de soirée en embrouilles sur la thune et puis j’ai plus eu de nouvelles, sûrement parce que je sentais un peu trop la gauche vénère, le cambouis et les marques repère.

De ceux-là, il ne m’en reste aucun, quinze ans après. Et tant mieux pour eux, parce que ma vénère s’est pas franchement améliorée avec le temps. Je sais par ma famille que beaucoup sont devenus ce qu’ils devaient devenir : des ingénieurs, des juges, des traders, des assureurs, des patrons, des propriétaires de maisons d’archi et de voitures de luxe. Ils sont toujours amis entre eux apparemment. Leurs enfants (oui, ils peuvent en faire sans craindre de pas être en mesure de leur acheter le goûter ou qu’on les leur enlève pour raisons économiques) jouent ensemble, dans leurs grands jardins. Ils iront sûrement dans les mêmes écoles, dans les mêmes lycées et peut être qu’ils rencontreront une fille de pauvres, dont les parents pensaient que les fréquentations changeraient tout, sympa mais coléreuse, une bonne élève sans ambitions, qui vit de petits boulots dans des apparts minuscules, qui voyage pas, qui s’habille au marché. Ils seront peut être amis jusqu’à ce que le niveau de vie, le patrimoine, le capital scolaire et culturel et toutes les opportunités qui vont avec, ne les séparent.

Rien de telle que la classe sociale pour mettre fin à une amitié sincère. Enfin si, en fait : il y aussi l’orientation sexuelle, le genre, l’état de santé, l’engagement politique… A venir.

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