Hier, un mec armé d’un cutter, d’une Kalash, d’un gun et d’autres joyeusetés du genre s’est mis à agresser les passagers d’un Thalys. Torse nu, il tire des coups de feu dans le wagon et touche un voyageur à la gorge. Un premier pékin tente de le désarmer en sortant des toilettes, en vain. Deux militaires américains – un rentre d’Afghanistan, l’autre est dans l’Air Force – parviennent à le maitriser. Il est arrêté, les passagers sont pris en charge sur le plan psychologique. Les journalistes débarquent, Bernie Cazeneuve aussi et Jean Hugues Anglade voit son agenda booké pour les trois prochains mois, ce qui ne lui est pas arrivé depuis le finale de Braquo.

Twitter, 13 heures du mat’ : j’en vois qui sont scandalisés que les employés du Thalys se soient enfermés dans une mini-cabine et n’aient pas ouvert quand les passagers terrifiés tambourinaient à la porte. D’autres hurlent à l’humanité dépravée, au sein de laquelle toute empathie a  définitivement disparu, que fait la police, pourquoi personne n’est intervenu, inadmissible, heureusement qu’il y avait des GI’s en goguette. Et vas-y que ça part en « mais moi, si j’avais été là, j’aurais au moins ouvert la porte pour protéger les enfants/les handicapés/ceux qui ont une carte Vermeil ». Et « mais quand même, ils auraient pu faire quelque chose, c’est ce que j’aurais fait, c’est clair ». Et des « mais c’est HUMAIN, on ne peut pas laisser des gens en danger se débrouiller face à un mec armé jusqu’aux dents, faut être solidaires ».  Et aussi « non-assistance à personne en danger, c’est criminel ».

Du coup, ça me fait doucement marrer – d’autant plus que personne n’est mort et que par ailleurs, il n’avait pas l’air d’avoir bien suivi sa formation de terroriste, le mec. En fait, ça me rappelle la bonne dizaine de fois où on m’a agressée dans le métro/RER/bus/Noctilien et où personne n’a bougé d’un poil, alors qu’apparemment les trains – les Thalys en tous cas – sont remplis de héros ordinaires qui ne demandent que ça, d’intervenir.

2010 : Nogent sur Marne, 22h00, j’attends le bus. Il y a une dizaine de personnes qui poireautent avec moi, j’ai mes écouteurs, je m’en bats, je m’adosse à un poteau et j’écoute Booba. D’un coup, je sens que quelqu’un m’attrape par derrière, par la taille puis par les cheveux, et pose un truc froid contre ma gorge. Le mec m’insulte (je vous passe les détails, c’était pas super original), me dit que si je bouge ou si je crie, il me plante. Qu’il veut juste toucher mon cul de pute et que je la ferme. Je suis en panique, je fais ce qu’il dit, je bouge pas, mais je jette mon meilleur regard de Bambi au jeune mec de l’autre côté du poteau. Il me regarde dans les yeux, prend un air désolé – le même que font les gens quand il y a un type qui fait la manche mais qu’ils ne veulent rien donner –  et se remet à trainer sur FB. De l’autre côté, dans mon champ de vision, il y a un type d’une quarantaine d’années, plutôt baraque, en pantalon à pinces beige. Nos regards se croisent et l’espace d’une minute, je crois qu’il va intervenir mais non, il se déplace et va vérifier à quelle heure arrive le bus.

2011 : Je rentre un peu bourrée en Noctilien. Habituée du truc, j’ai enfilé un leggings et un vieux sweat Adidas par-dessus ma robe, histoire de pas devenir un appeau à connards de nuit. Je m’asseois dans un espace à quatre et j’écoute Booba – oui, encore. Deux bolosses arrivent, me soulent, exigent que j’enlève mes écouteurs pour écouter leurs conneries, proposent que je les suce tous les deux vu que le trajet est long et que d’façon y a que les putes qui prennent le bus pour rentrer en banlieue seule à 1h30 du mat, donc bon, tu vas pas faire chier. Je me lève, je vais voir le conducteur, je me plains qu’ils m’emmerdent, qu’il faut intervenir. Le mec, un peu embêté, jette des coups d’œil flippés dans son rétro et me dit que le mieux c’est de descendre et d’attendre le prochain, qu’il  est tout seul et que les autres sont deux et à 4 grammes, qu’il peut rien faire à part appeler la sécu RATP, mais à cette heure-là ça va prendre un moment. Les gens du bus s’en battent les couilles.  Je descends et j’attends le prochain Noctilien, toute seule, à Montreuil, pendant 50 mn en pleine nuit, en remerciant le ciel que les mecs ne soient pas descendus avec moi.

2011, encore : je vais chez ma daronne, dans le 77, une heure de RER A, c’est l’été et la nuit vient de tomber. Le wagon est plein (j’ai pris la dernière place assise) et c’est surtout des bonhommes qui lisent et quelques couples de touristes, vu qu’y a Disney au bout de la ligne. Deux mecs complètement pétés, bouteille de sky Leader Price à la main, entrent et gueulent sur les gens assis pour avoir une place. Pas de problèmes, un couple flippe direct et change de wagon. En face de moi, dans un espace pour deux, il y a un mec, la trentaine, genre Pakistanais, qui n’a l’air de rien biter. Les mecs bourrés commencent à l’insulter salement, façon racistes des grands soirs, et menacent publiquement de lui ouvrir la gorge avec le tesson dès qu’ils auront fini la bouteille.  Du coup, comme il a pas l’air de comprendre que ça devient chaud, je lui fais signe le plus discrètement possible de dégager, avant qu’il lui arrive des embrouilles. Il pige pas, me regarde avec des grands yeux, observe les mecs et finit par capter et se casser au niveau de Val de Fontenay. Au moment où il change de wagon, les mecs ont fini la bouteille, le poursuivent et lui lancent le sky à la tête juste avant qu’il ne s’engouffre dans la voiture de devant. Les bourrés sont vénères, s’en prennent à moi, m’insultent, l’un d’entre eux me tient par les bras pendant que l’autre me crache des énormes mollards sur le visage en continuant de m’injurier comme la dernière des merdes. Noisiel, ils se rendent compte qu’ils sont arrivés, me mettent deux baffes, crachent encore, me traitent de sale pute à pakpak, descendent en tapant sur la vitre. Je suis par terre, j’ai le visage plein de crachats et de larmes, je suis choquée et en colère, genre je vais en buter un.  Alors pendant les quatre stations qui me séparent de ma destination, j’engueule les passagers. Que des mecs sauf deux. Tout le monde pépouze derrière son 20 minutes ou son Tolkien fait genre de ne pas avoir vu ou entendu la scène et d’ailleurs ils ne me voient toujours pas, alors que je me suis relevée et que je les engueule bien fort au milieu du wagon. Je sors des arguments de merde parce que j’en ai ras le cul, genre « je pourrais être votre meuf, votre sœur, votre cousine » et « putain mais vous avez aucun respect pour vous-mêmes » et des conneries du genre. Pas de réaction à part quelques regards gênés. Ma mère vient me chercher au RER, je suis en larmes, j’ai 17 de tension et des glaires plein les sourcils.

2013 : je rentre d’une soirée, métro 8 jusqu’à l’appart, cette fois Kaaris dans les oreilles, parce que le rap ça rend invincible un peu. Répu. Un mec rentre, je suis debout au fond, vers la porte, c’est le dernier métro, y a du monde. C’est un type normal avec les yeux un peu fous, je le vois mais je fais genre que non et je me concentre sur Zoo, parce que quand même c’est cool. Il bouge les gens, vient se coller en face de moi, me chuchote un truc salace dans l’oreille, tellement fort que je l’entends à travers les écouteurs. Je lui dis de dégager avec ma meilleure tête de super-babtou-ghetto-du-dernier-métro. Il s’en bat, cale ses deux mains sur la vitre pour m’enfermer, continue les insultes, colle sa braguette contre mon jean, se frotte, rien à foutre. Je demande tout fort : est-ce que quelqu’un pourrait m’aider, là ? Il y a un blanc dans les conversations autour de moi, mais genre, une demi-minute. Tous semblent avoir évalué en deux-deux le ratio risques/avantages d’une intervention – ne serait-ce que tirer le signal d’alarme – et avoir décidé que j’avais qu’à me démmerder, que c’était pas si grave un mec qui frotte sa bite contre une inconnue en l’insultant. Pareil, je finis par descendre du métro en mode samourai, c’est-à-dire par surprise, au moment où le signal retentit, et je finis mon trajet à pieds.

Je m’arrête là parce que si vous avez tout lu, vous avez compris le principe, mais je pourrais continuer. Je pourrais aussi lancer un appel à témoignages à toutes mes potes qui ont pour pratique de prendre les transports tard – ou pas – et de se promener dans la rue ou le métro, comme SI ON AVAIT LE DROIT D’ETRE LA ET DE SE CROIRE EN SECURITE DANS LES SERVICES PUBLICS. Les mecs – bah oui, que des mecs, déso – des exemples que j’ai donnés n’étaient pas armés, sauf ceux avec la bouteille et encore. Et personne n’a bougé. PER-SONNE. Je sais que ça fait cliché, mais tout le monde s’est retranché derrière son journal, FB, ses écouteurs ou la dernière daube de Marc Levy. Tout le monde a prié dans sa tête pour que ça cesse vite, que les agresseurs s’en aillent d’eux-mêmes, qu’il n’y ait plus besoin de faire semblant de ne rien voir, alors qu’on est un groupe de personnes enfermées dans 30m2 et que l’un d’entre nous (ou plus vraisemblablement l’une d’entre nous) est agressé (e) et que peut-être – éventuellement- si on s’y met à dix, le mec va se barrer.

Du coup, vos conneries de héros et de ha-bah-moi-c’est-clair-j’aurais-réagi-direct-non-assistance-à-personne-en-danger-tribunal-populaire-de-l’héroisme-ordinaire, ça me fait bien gerber. Cordialement.

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Quand même, enseigner, c’est le top. Enfin, en tous cas, dans les matières que je kiffe. Par exemple, tout ce qui a trait à la méthodologie d’enquête exploratoire en socio – les étudiantes ont un mémoire à produire en fin d’année sur une problématique sociale de leur choix – ça m’éclate. Bon, j’ai mis du temps (trop) à comprendre qu’elles n’avaient pas les bases de la discipline et que du coup, il était contre-productif de leur enseigner les outils d’enquête mais je me rattrape.

La semaine dernière, j’ai construit un cours sur l’utilité de la sociologie en prenant l’exemple de Zyed Bena et Bouna Traore.  J’ai été plutôt surprise – mais c’est de la faute de Twitter un peu– de comprendre que la grande majorité des étudiantes ne connaissaient ni l’évènement ni ses suites judiciaires. Je présupposais tout de même qu’en tant que femmes, blanches pour la plupart, venant de milieux relativement favorisés, elles n’avaient personnellement été confrontées au phénomène de la violence policière et des contrôles au faciès que rarement voire jamais. Mais j’ai tenté. Et ça a pris. Youpi.

Alors, à quoi sert la sociologie ? On est parties du préjugé le plus courant quand il s’agit de violences policières : ils n’avaient qu’à pas courir, les mômes. Nous avons d’abord discuté – on est en demi-groupe pour ce TD, donc une quinzaine d’étudiantes – des préjugés les plus courants autour de la violence policière et je les ai listés au tableau. Il s’agissait ensuite de transformer un de ces préjugés en question de départ potentielle pour un mémoire. Par exemple, « ils n’avaient qu’à pas courir » peut devenir « pourquoi courent-ils devant la police ? ».

De là, nous nous sommes posé la question des indicateurs et des outils qu’il faudrait utiliser pour comprendre pourquoi les jeunes courent. Il faudrait, à minima, une partie quantitative – des stats sur le nombre, le lieu, la fréquence des contrôles et les caractéristiques des personnes contrôlées – et une partie qualitative, constituée d’entretiens de fond avec des victimes de contrôles abusifs, pour avoir une idée de leur ressenti.

Bien sûr, l’année est presque terminée, les mémoires approchent, elles n’ont pas le temps – ni les moyens – de réaliser elles-mêmes une enquête d’une telle ampleur. Je leur ai donc proposé d’étudier en profondeur l’enquête de l’ONG Open Society for Justice sur les contrôles d’identité en France et de compléter en visionnant les vidéos du collectif Stop le Contrôle au Faciès, pour la partie qualitative. Les liens sont là http://www.cnrs.fr/inshs/recherche/docs-actualites/rapport-facies.pdf et là https://www.youtube.com/user/stopcontroleaufacies

Et là, magie ! Déjà, en étudiant la méthodologie de l’enquête quantitative, elles se sont aperçues – toutes seules – que les observateurs avaient omis de classer les métisses dans les catégories qu’ils avaient construites. En réalité, les enquêteurs les ont très probablement classés, soit dans les Blancs, soit dans les non-Blancs, c’est juste qu’ils ont oublié de nous dire où et pourquoi. Première critique. Je les ai laissées s’amuser un peu entre elles, à comparer leur couleur de peau, à se classer elles-mêmes – et les autres – dans les catégories des chercheurs, parce que pour moi – bébé prof non formée académiquement – ça fait partie du processus d’appropriation de la discipline.

Et puis, on a parlé odd-ratio (en fait, tous les outils techniques les passionnent, ne me demandez pas pourquoi) et elles ont réalisé que les Blancs étaient le groupe de référence. C’est-à-dire qu’on calcule la probabilité qu’a un non-Blanc, par rapport à un Blanc, de se faire contrôler par les forces de l’ordre sur les lieux de l’enquête. En inscrivant leur découverte au tableau, j’ai lâché, en rigolant, que les Blancs étaient toujours le groupe de référence, tout le temps. En me retournant, j’ai cru lire de l’incompréhension sur certains visages. Je sais, quand je dis ça, je suis un peu hors cadre, peut-être trop dans le militantisme, je ne sais pas, surement. En tous cas, j’ai décidé d’illustrer avec l’exemple des collants – un des avantages d’une classe composée uniquement de filles c’est qu’on peut aborder le sexisme, les règles, le fond de teint, sans craindre de se faire reprendre par un mansplainer poilu. Au final, les collants « chair », c’est la chair de qui ? Les fonds de teint « naturels », c’est la nature de qui ? Cet échange a provoqué une longue et riche discussion sur les représentations des non-Blancs à tous les niveaux : culturel, politique, artistique… C’était trop bien. Il s’était produit une dynamique similaire lorsqu’on avait travaillé les notions de groupe d’appartenance/groupe de référence : plein de filles, notamment les Antillaises et les non-Blanches, avaient su se saisir de cet espace de parole pour partager leur expérience quotidienne des discriminations et des effets de la non-représentation.

Au final, je suis quand même un peu nulle comme prof, j’avais prévu ce TD sur une séance et ça va en prendre trois. Mais progressivement, grâce à l’analyse critique poussée d’enquêtes, à l’établissement de listes de préjugés et aux outils nécessaires à leur déconstruction, je crois qu’elles parviennent à comprendre à quoi sert la sociologie et comment on peut l’utiliser pour comprendre le monde – et accessoirement fermer la bouche de Tata Jacqueline dans les repas de famille.

To be continued !

A la demande de certains, voici le cours intégral sur la fraude sociale et le non-recours aux droits dispensé cette semaine. Toutes les données sont issues des travaux de l’ODENORE, labo de recherche spécialisé en la matière. Elles datent de l’année 2011 pour la plupart.

Enjoy 😉

LE NON RECOURS AUX PRESTATIONS SOCIALES (1)

Histoire du travail social – Laïcité et travail social

  1. La laïcité, de quoi parle-ton ?

La laïcité est un principe qui consiste à séparer les Eglises du pouvoir politique. Elle vise la liberté de conscience des citoyens.  L’Etat garantit à chacun la liberté d’exercer la religion de son choix mais aussi la liberté de ne pas croire (cf article 1). Dans l’article 2  de la loi de 1905, il est stipulé que la République ne reconnait ni ne salarie aucune culte. L’Etat et ce qui deviendra les collectivités locales (régions, départements, communes) assurent LEUR neutralité à l’égard des citoyens. Pour que le libre exercice du culte soit effectif, la République met en œuvre des aumôneries, notamment à l’armée ou dans des lieux privatifs de liberté tels que les prisons et les hôpitaux psychiatriques.

On comprend ici que l’Etat et ses représentants ont une obligation de neutralité : par exemple, on considère qu’un policier portant un turban ou une kippa porterait atteinte au principe de laïcité puisqu’il est un représentant de la République, censée être une et indivisible. En revanche, le principe de laïcité promu par la loi de 1905 ne prévoit pas la neutralité des usagers du service public ou des citoyens. Il en va de même pour l’espace public (qui comprend alors les infrastructures publiques mais aussi la rue) : celui-ci doit être neutre de tout signe d’appartenance religieuse afin de permettre aux citoyens la libre expression de leurs convictions religieuses, politiques ou syndicales.

Il est remarquable que depuis la fin des années 1980, soient dénoncés, sur le plan politique, certains comportements liés à l’expression des opinions religieuses comme autant « d’atteintes au principe de laïcité ». Les responsables politiques et les personnalités médiatiques dénonçant ces atteintes présumées adoptent ce que l’on pourrait qualifier de vision exclusive de la laïcité : ils interprètent le texte originel – mais surtout en réclament et en obtiennent de nouveaux – de façon à étendre cette obligation de neutralité  aux usagers des services publics et aux citoyens, entendus comme toute personne traversant l’espace public ou utilisant une infrastructure publique.

Les tentatives, parfois couronnées de succès, de reléguer l’expression des croyances religieuses dans l’espace privé, constituent une régression par rapport à la loi de 1905, qui permettait justement les manifestations des opinions – notamment religieuses – de chaque citoyen dans l’espace public.

On peut ainsi dire que le principe de laïcité, tel qu’il est défini par la loi de 1905 :

–  assure et garantit la liberté de conscience

– Met en œuvre les moyens de neutralité de l’espace public et des agents de l’Etat

– Permet l’égalité des droits et favorise le vire ensemble, quelle que soit la religion des citoyens

  1. Histoire de la laïcité : contexte de la loi, évolutions et perspectives

A l’aube de la révolution, le catholicisme est la seule religion autorisée en France. L’Eglise a un rôle central dans la vie politique (légitimation du pouvoir), économique (ressources fiscales) et sociale (gestion de l’état civil et instance de sociabilisation).  Entre 1789 et 1795, les juifs et les protestants sont reconnus par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. On assiste alors à la persécution des membres du clergé (exécutions, mariages forcés. Ses membres réfractaires doivent jurer fidélité à la République via la constitution civile du clergé. Se produit alors une division entre le clergé dit réfractaire et le clergé institutionnel. En 1805, Bonaparte, empereur, rétablit l’Eglise catholique en s’appuyant sur le pape et les réfractaires. Le Concordat reconnait alors trois cultes, salarie et organise les différents clergés. L’Etat protège et surveille la religion. L’intense ferveur catholique de cette époque, au cours de laquelle 20 000 jeunes femmes rejoignent les couvents, explique en partie le retour de la monarchie en 1815. En 1848, une révolution ouvrière permet l’instauration de la IIème république. C’est également l’instauration du suffrage dit universel – mais réservés aux hommes. Ces élections permettent l’arrivée au pouvoir de Louis Napoléon Bonaparte, notamment car les campagnes, très catholiques selon les régions, craignent l’anticatholicisme républicain. En 1871, c’est la chute de l’Empire et la proclamation de la IIIème république. Les Républicains perdent à nouveau les élections face aux légitimistes, royalistes et catholiques. Ils réalisent alors que leur anticatholicisme a participé largement à leur défaite électorale et que leur virulence à ce sujet est politiquement et idéologiquement contre-productive. Gambetta et consorts visent désormais la lutte contre le cléricalisme et non plus celle contre la religion en elle-même. En 1880, sont votées trois lois défendues par Ferdinand Buisson : celles-ci visent à laïciser les enseignements, les enseignants et les bâtiments scolaires. L’enjeu est de taille : si l’école républicaine « n’éclaire » pas les citoyens, alors le risque que le suffrage universel soit en faveur de régimes autoritaires est grand. En 1901, la loi crée la liberté d’association et soumet l’existence légale des congrégations religieuses à autorisation parlementaire. De nombreux religieux s’exilent et près de 10 000 écoles congrégationnistes ferment leurs portes (5 800 les rouvriront peu après).

En 1905, seule une minorité de Français se rendent régulièrement à la messe, toutefois les baptêmes, mariages et enterrements religieux restent la norme. La laïcité de 1905 est arrangeante et tente de parvenir à des compromis : les élèves sont libérés le jeudi afin de pouvoir participer au catéchisme, le retrait des signes religieux des bâtiments scolaires est progressif et se fait au cas par cas : « on enlèvera les crucifix au moment impossible à préciser où tous les hommes reconnaitront que sa place est à l’église et non à l’école ». Les lois de 1901 et 1905 intègrent l’Eglise à la société civile : celle-ci obtient alors le droit de manifester, celui d’émettre des propositions etc. Parallèlement, d’autres institutions (associations ouvrières, périscolaire laïc, syndicats) participent à la sociabilisation des citoyens en remplacement du rôle de l’Eglise. Il y a alors une recherche d’équilibre entre l’autonomisation du pouvoir politique par rapport au religieux et la liberté d’expression et de conscience publiques.

En 1946, au lendemain de la Libération, le principe de laïcité – entendu comme la séparation du pouvoir religieux du pouvoir politique – est inscrit dans la constitution de la IVème République.

Jusque dans les années 1980, les débats sur la laïcité s’orientent principalement sur l’enseignement privé confessionnel, ce qu’on appelle alors « l’école libre ».

A partir de 1975, la population musulmane présente en France se transforme : on passe d’un islam d’hommes seuls à un islam de familles et on assiste à l’émergence de revendications liées à l’exercice du culte que la loi de 1905 contraint l’Etat à garantir. En 1989, c’est la première « affaire du foulard » dans un contexte politique international spécifique vis-à-vis de l’islam (conflit israélo-palestinien, guerre du Golfe, révolution iranienne, fatwa contre Salman Rushdie…). D’après la décision du conseil d’Etat, le port de signes religieux à l’école n’est pas contraire au principe de laïcité. Lionel Jospin, chef du gouvernement, prône une gestion au cas par cas des situations qui se présentent dans les établissements scolaires.

Dans les années 2000, dans un contexte politique marqué par les attentats du 11 septembre 2001 et par la présence de Jean Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, la défense de la laïcité devient un des projets politiques de la droite française. Le rapport de François Barouin, intitulé « pour une nouvelle laïcité » est remis en 2003 au premier ministre Raffarin. Parmi les propositions, le député suggère de revenir sur la décision du Conseil d’Etat de 1989, ce qui donne naissance à la commission Stasi. François Barouin déclare alors « qu’à un certain point, la laïcité est incompatible avec les droits de l’homme ». En 2004, la loi interdisant le port de signes religieux ostentatoires dans les établissements scolaires publics du primaire et du secondaire est votée. On assiste depuis cette période à des demandes répétées « d’extension » du principe de laïcité (hôpitaux, nounous voilées, entreprises privées, universités…). La tension est très forte entre une laïcité de combat des croyances et de leurs manifestations et celle de combat des institutions (tout en créant et finançant de nouvelles institutions comme le CFCM). L’émergence des nouvelles laicités, décrites par Jean Baubérot, contribue à transformer le principe de laïcité : on passe d’une exigence de séparation des pouvoirs religieux et politiques à une exigence de neutralité, non pas de l’espace public mais des citoyens qui le traversent.

3.Cadre législatif : évolution et état des lieux

L’affaire de la crèche Babyloup a fait beaucoup parler d’elle : dans cette structure d’accueil de jeunes enfants située dans un quartier défavorisé et proposant aux femmes formation professionnelle, cours d’alphabétisation et autres activités d’insertion, Mme AFIF, directrice adjointe, revient de congé parental en 2008, portant un hijab. Après plusieurs altercations à ce sujet avec la direction de la structure, Mme AFIF est licenciée en 2008. La crèche, structure de droit privé, est une association loi 1901. En 2010, la cour prudhommale et la HALDE, saisies par la salariée, reconnaissent le caractère discriminatoire du licenciement, fondé sur l’appartenance religieuse de la salariée. Une forte pression médiatique et politique se fait alors sentir, en faveur de la direction de la structure : Mme Badinter prétend la République « menacée », affirme que le port du hijab n’est « jamais choisi », « signifie toujours l’aliénation » et « doit être combattu sans exception ». Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, sort de son devoir de réserve et critique le jugement de la cour, favorable à la salariée. La laïcité défendue ici porte l’idée d’une sphère publique sans confessions et non pluriconfessionnelle. Cette conception est récupérée par ceux voulant combattre la présence de l’islam en France, il s’agit en fait d’un « paravent pour dissimuler une authentique xénophobie ». L’arrêt final de la cour de cassation affirme que la liberté de conscience des enfants implique que les femmes qui en assurent la garde n’arborent aucun signe religieux.  « Cette affirmation contestable (en quoi le voile exercerait-il une pression sur les tout-petits ?) fonde le licenciement de la salariée. Paradoxe : la cour de cassation admet la limitation de la liberté religieuse de la salariée, dans une structure sociale, qui n’est pas une entreprise de conviction, sans discuter la réalité du lien entre la tâche à accomplir et la nécessité d’interdire le voile ». Sous la pression des partisans de la nouvelle laïcité – entendue comme neutralisation du religieux et limitation de la liberté de croire et de pratique, de nombreuses entreprises se dotent alors de chartes de laïcité ou de règlements intérieurs stricts, en contradiction avec l’esprit de la loi de 1905.

Aujourd’hui :

– A l’hôpital : la charte de 1995 précise que « la personne hospitalisée est traitée avec éagrds, ses croyances sont respectées ». « Tout établissement de santé doit respecter les croyances et les convictions de la personne accueillie. Le patient doit – dans la mesure où son intégrité et sa vie n’est pas menacée – pouvoir suivre les préceptes de sa religion ».

– A l’école : la loi de 2004 interdit tour port de signes religieux ostentatoires dans le cadre scolaire public (primaire et secondaire). Les établissements privés sous contrat ne sont pas soumis à cette loi et la décision revient alors au chef d’établissement. Les universités ne sont pas concernées.

– Dans l’espace et les infrastructures publics : la loi de 2010 interdit la dissimulation du visage

– Au travail : le principe de neutralité religieuse des agents ne s’applique que dans les entreprises publiques ou privées à mission de service public (telles les CAF, les CPAM) ou encore dans les entreprises privées dites de conviction, c’est-à-dire ayant pour objet de promouvoir une idéologie, une philosophie, une morale. Apporter des restrictions aux libertés individuelles n’est possible qu’à une double condition : une exigence professionnelle essentielle et déterminante et la poursuite d’un objectif légitime et proportionné. Ainsi, le règlement des entreprises privées, s’il restreint la liberté religieuse des salariés doit s’appuyer sur des exigences liées à la sécurité, à l’hygiène.

  1. Laïcité et travail social

Avec certains publics de l’aide sociale, et notamment les mineurs étrangers isolés et le public migrant en général, la prise en considération du fait religieux comme facilitateur de la relation d’aide ou de la relation éducative est possible voire souhaitable avec un public dont les croyances religieuses sont davantage marquées.

Dans tous les cas, la référence en la matière reste le code de déontologie des assistants de service social, dont l’article 2 stipule : le travailleur social « met sa fonction à disposition des personnes, quels que soient leur race, leur couleur, leur sexe, leur situation, leur nationalité, leur religion, leur opinion politique et quels que soient les sentiments que ces personnes lui inspirent ». De même, l’article 8 précise que les travailleurs sociaux ne peuvent utiliser leur fonction à des fins de propagande.

Enfin, le port de signes religieux, dans la mesure où il ne constitue pas un trouble à l’ordre public, est autorisé aux usagers des structures d’aide sociale privées, telles que les associations, à la condition qu’il ne s’agisse ni de structures à mission de service public ni d’entreprises de convictions. Les travailleurs sociaux quant à eux, sont soumis à la règlementation prévue par le code du travail en la matière.

 

BIBLIOGRAPHIE

BAUBEROT Jean, la laïcité falsifiée, La Découverte, Paris, 2014

BAUBEROT Jean, les 7 laicités française, Maison des sciences de l’homme, 2015

BAUBEROT Jean, Histoire de la laïcité en France, PUF, 2005

HENNETTE-VAUCHEZ Stéphanie et VALENTIN Jean, L’affaire Babyloup ou la nouvelle laïcité, LGDJ, 2014

 

Ce matin, j’ai eu un cours (enfin deux cours) super intéressants : le premier sur l’histoire du travail social, le second sur l’éthique et la déontologie. Les  étudiantes, à bac + 3, passeront leur diplôme d’état en octobre prochain et seront travailleuses sociales dès l’automne prochain, espérons. Réactions.

Au fil du premier cours, j’en suis venue à aborder avec elles la question du rapport entre légitimité et légalité dans le travail social. La question de la légitimité de la loi s’est posée pour les travailleurs sociaux pour la première fois sous le régime de Vichy. A cette époque, la loi contraignait les travailleuses sociales (c’est un secteur d’activité très genré et ce, depuis sa création puisqu’il a consisté à socialiser des activités dites « féminines » hors du cadre familial) à dénoncer les familles et les individus sur le critère racial : la loi exigeait d’elles qu’elles dénoncent (au mieux) et n’apportent aucune aide (au pire) aux familles juives et étrangères ainsi qu’aux opposants au régime. Nombre d’entre elles se contentèrent alors d’appliquer la loi à la lettre, quitte à livrer les familles aux autorités, sans se préoccuper du sort qui leur serait alors réservé. D’autres, en revanche, et c’est le cas notamment des assistantes sociales du Service d’Aide aux Etrangers (SAE) choisirent la semi-clandestinité : tout en conservant une fonction apparente des plus légales, profitaient de leur statut d’organisation d’aide sociale pour aider, en sous-marin les familles et les individus à bénéficier d’un certain nombre de dispositifs leur permettant de survivre : aide au passage des personnes en zone libre, distribution illégale de tickets de rationnement, placement des enfants juifs dans des foyers à la campagne sous un faux nom etc. D’autres encore choisirent la complète clandestinité et créèrent une forme de travail social exclusivement résistant, militant par essence. Dans les années 1950, en pleine guerre d’Algérie, certaines assistantes sociales, personnel détaché dans cette colonie de peuplement refusèrent de se plier au cadre législatif dans leur prise en charge des colonisés. Dans les années 1970, alors que le recours à l’IVG était fortement réprimé, certaines travailleuses sociales décidèrent d’aider clandestinement les femmes à consulter un médecin ou à passer les frontières pour avorter à l’étranger, dans les pays où cette pratique était autorisée.

 Aujourd’hui, et en dépit de l’abrogation du délit de solidarité survenu en 2012, de nombreux travailleurs sociaux choisissent, chaque jour, de venir en aide aux sans-papiers, alors même que cette pratique est réprimée par la loi. J’ai alors posé la question aux étudiantes : et vous, quand vous serez sur le terrain, que ferez-vous ? Quel positionnement allez-vous adopter ? Quand une personne que vous recevrez vous fera confiance et vous confiera sa détresse, le drame de ses conditions matérielles d’existence, comment allez-vous réagir ? Serez-vous de celles qui aideront, malgré le risque de blâme et de licenciement ou vous en tiendrez-vous strictement à la loi ? Quand la loi est injuste, quand la loi plonge des personnes dans la misère et la précarité, n’est-il pas de notre rôle à nous, dont le travail est dédié à l’aide, au rétablissement de la personne dans sa dignité, de venir en aide, dans la mesure de nos forces, à ces populations en détresse ? Quand nous avons la chance de maitriser sur le bout des doigts les rouages infiniment complexes de l’administration, n’est—il pas de notre responsabilité morale de prévenir la personne sans abri qu’il existe des squats, fussent-ils illégaux ? Quel élément prend alors le plus d’importance : que la personne puisse passer une nuit au chaud, parmi des militants bienveillants ou que la loi soit appliquée, à la lettre ? N’est-il pas de notre devoir (oui, oui, le mot n’est pas trop fort) d’aider un malade, sans biens ni ressources à bénéficier d’une aide de survie auquel la loi ne lui donne pourtant pas droit ?

J’ai finalement été assez rassurée de cet échange avec les étudiantes : le travail social, dans sa dimension militante et humaniste, n’est pas mort, loin de là. Et elles seront nombreuses, cette année encore, à rejoindre les rangs de ceux qui finalement, utilisent l’administration contre elle-même, détournent des dispositifs, contournent le cadre légal, pour le bien de tous. La tension entre légalité et légitimité est partout dans le travail social, et le questionnement qui y est associé va croissant, au fur et à mesure des lois fabriquant des sans-droits, des sans-papiers, des sans-logis, des sans-familles. Je suis heureuse de savoir que la relève est là. Et que j’ai la chance de participer à sa formation.

Un des trucs les plus frappants de cette première rentrée scolaire c’est le niveau en français des élèves. Une histoire qui remonte surement à très loin, au primaire peut-être, à l’heure où 20% des sortants de CM2 ne maitrisent pas les bases de la langue française. Comment faire, alors, avec des bac + 1, + 2 et +3 et une administration scolaire indifférente ?

Tout a commencé à franchement m’agacer lors de la correction des 35 copies des bac + 2. Des erreurs partout, une écriture quasi phonétique, obligée de lire certaines phrases à haute voix pour en comprendre le sens. Après les avoir prévenus, j’ai donc testé un système de rétribution/sanction : 0.5 points en plus pour les copies qui ne contiennent aucune faute et 0.25 points en moins par erreur de français. J’ai rapidement déchanté : en respectant cette règle, certains élèves, qui avaient beaucoup travaillé sur leur diaporama et leur exposé oral auraient alors obtenu des notes de 5 à 7 sur 20. Injuste. Mais je ne voyais pas vraiment quel autre choix s’offrait à moi. J’en suis donc restée là avec mes bac + 2 et ai laissé tomber mes sanctions. Je leur enseigne une matière technique, qui n’a rien à voir ni de près ni de loin avec le français, je manque terriblement d’options.

Dans mes autres classes, en revanche , je pouvais peut-être faire quelque chose : je me suis décidée à prendre sur les cours de communication des élèves de troisième année pour faire un rappel des bases de la langue, les accords, le participe passé, les pluriels, la conjugaison des verbes du deuxième groupe… Ravie de mon idée (puisqu’à mon sens une communication efficace passe aussi par la maitrise du langage), je m’en ouvre à une de mes collègues, prof principale de cette classe. Raté trou de nez, elle m’explique que je ne peux en aucun cas dévier du programme initial et que réaliser une remise à niveau en français sur ces heures est impossible et interdit. Elle me conseille quand même d’en parler au chef d’établissement, absent ces derniers temps. Entendu, je le ferai dès la rentrée. Mais en attendant on fait quoi ? Je laisse les étudiantes m’écrire des phrases à la syntaxe invraisemblable et truffer leurs mémoires de fautes en tous genres ?

L’année prochaine, si tout va bien, elles seront diplômées et sur le terrain du travail social : elles vont devenir la plume de ceux qui ne savent ou ne peuvent pas écrire. Je ne peux pas m’empêcher de penser à leur crédibilité en tant que travailleur social lorsqu’elles ignorent jusqu’à l’orthographe du mot « professionnel ». Imaginez un peu les répercussions que leurs difficultés en français vont avoir sur les usagers qu’elles seront chargées d’accompagner : une demande d’aide financière qui confond ça et sa, ait et est, poubelle direct, et tant pis si derrière ces petites fautes il y a quelqu’un dans le besoin. C’est terrible quand on y pense. Et surtout très injuste. Pour tout le monde.

Alors, en attendant la fin des vacances et le retour du chef d’établissement, j’ai choisi deux options. La première c’est de faire travailler toutes mes classes sur le projet Voltaire, une petite appli mobile gratuite avec un algorithme personnalisé, qui permet de s’entrainer pour s’améliorer en française. La seconde, c’est de tout miser sur les bac + 1 à qui j’enseigne justement le français : évaluation tous les quinze jours, exercices en cours et à la maison, répétition des règles jusqu’à en avoir mal à la mâchoire. Ceux là, au moins, j’ai l’occasion de les faire progresser, c’est même mon rôle que de les amener en BTS avec le meilleur niveau de français possible. Bien sur, c’est difficile, le niveau de la classe est très hétérogène, certains sortent de bac L, d’autres de filières pro, la plupart ont de plus la sensation de n’avoir aucun besoin en français et de venir pour des prunes. Dur, dur. Mais je m’accroche, avec eux, je pense avoir une chance.

Finalement ce qui m’interroge le plus la-dedans, c’est surtout la manière dont mes élèves des trois classes ont réussi à avoir leur brevet, puis leur bac , à passer entre les mailles du filet, avec un si faible niveau. Comment est-ce possible que personne ne l’ait remarqué avant ? De qui est-ce la responsabilité ? Des profs du primaire ? Du secondaire ? Des parents ?  Comment l’institution scolaire peut-elle être à ce point défaillante ? Comment est-ce possible que les étudiants aient même pu passer ? Que les examinateurs aient pu ne rien remarquer ? L’habitude, sans doute. La conscience que l’école a échoué, dès le début, à remplir son rôle d’intégrateur. Qu’elle a laissé tombé le français, en fermant les yeux, alors que sa maitrise est cruciale pour la réussite sociale et professionnelle des étudiants.

A ce niveau, la rentrée a un gout amer. Le pire étant, comme me l’écrivent mes élèves, qu’elles sont en détresse, qu’elles ont besoin d’aide et que personne ne les entend.  Maintenues en position de faiblesse. Vous voulez bruler l’école ? Vous n’êtes pas les seuls.

La rentrée en ZEP de @X_El_Perro

Publié: 28 septembre 2014 dans Enseignement

[Régulièrement, j’héberge des gars cools, comme @Hyova avec sa Marseillaise. Là, c’est @X_El_Perro  qui nous raconte sa rentrée. Régalez-vous] 

Ca y est, c’est fait ! Après une « délicieuse » année de professeur stagiaire dans un « lycée prestigieux » de la région parisienne, j’atterris cette année dans un collège de la banlieue nord de Paris, non sans l’avoir demandé et voulu. J’ai décroché la timbale ! Une affectation de TZR (pour les néophytes, ça veut dire que je suis envoyé là où on avait personne à caser).

Je suis heureux. Franchement heureux. Finis, les collègues militants à l’Action Française ou au FN. Finies leurs chaleureuses invitations à refuser les théories « pédagogistes » pro Gender/LGBT et tout le toutim. Finies les coupures de presses de La Croix et du Figaro placardées en 4 par 3 dans une salle des profs qui sent la naphtaline. Finis tout un tas de trucs qui font qu’être affecté dans un lycée prestigieux n’a jamais été un rêve pour moi.

Me voilà plein de motivation pour cette première rentrée dans le monde réel. Je ne me sens ni investi d’une mission sacrée, ni porteur d’une cape de Superman. Je n’ai pas l’impression non plus de me « sacrifier », comme j’ai pu l’entendre dans la bouche de mes anciens collègues. Je vais juste retrouver le monde que je connais, celui dans lequel j’ai grandi.

Immédiatement après avoir appris mon affectation et mes niveaux – c’est à dire la veille de la rentrée – je décroche mon téléphone pour contacter mon chef d’établissement. À première vue, il à l’air franchement cool. Il me tutoie, me propose de venir pour qu’on discute. Le premier contact est très chaleureux. Il a une dégaine de beauf’, lacosté & moustaché. Je lui fais part de ma motivation. Il m’explique qu’il y a un vrai challenge, parce que dans son établissement, il y a beaucoup de Mamadou, de Fatima mais peu de Benoit… Que si on veut faire remonter le niveau, il va falloir les faire revenir les Benoit. J’ai quand même le droit au couplet sur son antiracisme. Me voilà rassuré. Je rencontre aussi quelques collègues. Ils ont à peu près mon âge, ils ont l’air cools. Ils se charrient, ils parlent comme moi. On va boire un verre directement en fin de journée. Ils ont l’air soudés. Je me sens prêt.

Premier jour, premiers cours. On commence « easy » : la classe de 6ème  option théâtre . Oui, théâtre. Afin de motiver les élèves, le collège pratique une politique de classes à profils. Chaque classe a le sien… Et moi j’ai récupéré le top du hip-hop. Beaucoup de filles, quelques p’tits gars. Les choses se passent tranquillement. Il y en une qui pleure parce qu’elle n’a pas le bon matériel. Un autre qui suce son pouce. Ils m’appellent « maitre », ne comprennent pas mes vannes et sont paniqués quand ils arrivent à la fin d’une page de leurs cahiers. En fait, ce sont des sixièmes comme partout. Ils sont marrants et fatigants à la fois, veulent tout le temps participer, et portent encore des cartables qui les rendent plus larges que long. Zone Urbaine Sensible ou pas, ça reste des mioches comme les autres.

Puis vient le deuxième cours. Je suis préparé, on m’a prévenu : la 4ème « Rugby ». À ma grande surprise, ils ne sont que deux et ne parlent pas français. Après discussion, je finis par comprendre qu’ils sont nouveaux, arrivent de CLA (classes dédiées aux non-francophones) et que les autres ne sont pas venus parce qu’ils ne voulaient pas attendre une heure en salle de permanence pour assister à mon cours, qui plus est à 16h30. Les bases d’une collaboration studieuse sont posées, je comprends vite que ça ne va pas être simple. Je finis par les rencontrer le lendemain. Je réussis à faire en 45 minutes ce que j’avais prévu en de faire en 15. Oui car au bout de 45 minutes, la sonnerie retentit. Mes collègues m’expliquent que c’est une décision du boss, « parce qu’en dernière heure ils ne tenaient plus en place ». Le cours a été raccourci.

Le lendemain, j’explique à mes collègues que malgré mes six années de pion et une année de prof contractuel en collège, je les trouve un peu tendus les mouflets. Ils m’expliquent qu’en réalité, ils ne sont que quatre à faire l’option rugby et que les autres sont ceux qui n’ont pas été retenus dans les classes à profils pour cause de résultats scolaires insuffisants ou « comportement inadapté ». Je réalise que ma 4ème a aussi un profil, celui de la « classe poubelle ».  Le cours suivant est compliqué. Je dois aborder l’esclavage, un de mes sujets de prédilection. J’ai un paquet de références y compris non-académiques. Je sais que je ne pourrais pas être exhaustif en trois heures et décide de les faire travailler par groupe de 4. La tension monte vite entre eux.  Certains trouvent ça marrant l’esclavage ce qui fait moins marrer les autres. Deux ou trois s’énervent car ils ne veulent pas me croire quand je leur dis que les esclaves traversaient l’océan Atlantique et pas la mer Méditerranée, sans compter ceux qui sont à la limite d’en venir au mains parce qu’ils ne veulent pas être dans le même groupe.

Je dois passer deux heures sur le chapitre. J’en passe cinq et je ne sais toujours pas sur quoi les évaluer, parce j’ai passé plus de temps à leur faire sortir leurs affaires et à gérer les tensions dans la classe qu’à faire cours. Je me dis que ça doit probablement être comme ça toutes les heures pour eux. Que ça doit être très long une journée à se faire crier dessus et à passer plus de temps à sortir ses affaires qu’à apprendre des trucs. Je me rappelle qu’en 4ème je n’étais pas non plus « une flèche ». Pourtant ils ont plein de questions. Ils veulent savoir pourquoi il y la guerre en Syrie, en Irak et en Palestine, savoir si « ce qu’ils disent sur BFM TV c’est toujours vrai » et aussi savoir pourquoi on n’a pas plus de temps pour traiter l’esclavage. Mon inspecteur lui à pour priorité de boucler le programme. Quant à moi, j’ai 29 élèves avec des cours de 45 minutes en fin de journée et des chapitres sur les « zones-industrialo-portuaires » quand mes élèves galèrent pour placer les points cardinaux sur une carte.

En rentrant chez moi, je reste malgré tout positif même je n’arrive pas à évacuer cette question qui tourne dans ma tête : qu’est-ce passe entre le sixième qui suce son pouce et veut participer tout le temps et la quatrième qui refuse de sortir ses affaires ?