Archives de la catégorie ‘Social Work’

En ce moment, je n’ai pas vraiment le temps d’écrire ici. J’écris ailleurs. Pour le site Islamophobie contre-attaque(s), notamment.

Nous avons produit un billet commun, avec mon compagnon @hyova, sur ce site. Le sujet porte sur l’accueil – matériellement parlant – des ces « migrants » qui ont fait l’actualité.

Le lien ===== http://contre-attaques.org/magazine/article/on-ne-peut-s

Bonne lecture !

 

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Farewell

Publié: 27 août 2014 dans Social Work

Dernier jour au foyer. Il y a trois ans je commençais à exercer en tant que travailleur social dans cette structure d’exception qu’est le foyer de travailleurs migrants. Ou plutôt la pension de famille située à l’intérieur du foyer. Cette autre structure, destinée aux résidents les plus fragilisés du foyer, malades chroniques, personnes en perte d’autonomie, alcooliques notoires, migrants déracinés, hommes seuls, voire isolés, sans famille ni amis, ou alors loin, si loin.

Que des bonshommes donc. Et quels personnages ! J’ai eu la chance, car c’en est une, de les accompagner pendant ces trois ans, de recueillir leurs confidences, d’en apprendre sur leur passé et leurs souhaits, de connaitre pour certains leur famille, pour d’autres de devenir leur personne. Être travailleur social, c’est d’abord et avant tout rétablir la personne dans sa dignité, la traiter comme un être humain, avec empathie mais sans misérabilisme, en dépit de la détresse objective de certaines situations. Dire « Monsieur » et non pas « chef » comme on les appelle trop souvent, par paternalisme et avec une pointe de racisme. Écouter leurs histoires de vie, et parfois, en faire partie. Comme lors de nos séjours à Marseille, où l’on partage quelques jours ensemble, du matin jusqu’au soir. Ces moments sont précieux pour la relation de confiance que l’on a ensemble patiemment construite. Parce que là, on se voit en pyjama ! Et le travailleur social n’est plus seulement un confident, une sorte d’intermédiaire entre eux et une administration malveillante et suspicieuse à leur égard, mais devient alors une personne, en grenouillère, démaquillée, les yeux pas en face des trous.

Se révolter. Du traitement scandaleux qui leur est réservé par la CAF, la police, les administrations en général. Se révolter parfois à leur place, eux qui n’aiment pas déranger et qui ont peur de faire des vagues, quitte à se laisser flouer et à perdre le bénéfice de leurs droits. Se mettre en colère à leur place contre ces patrons véreux, contre mon propre employeur qui les traite comme quantité négligeable et les loge dans des conditions indignes. Et parfois, réussir à transmettre un peu de cette colère, un peu de cette énergie, afin qu’ils osent enfin, qu’ils cessent de considérer leurs droits comme des aumônes. Afin qu’ils se battent. Avec nous. Contre tout ceux qui leur manque de respect.

Donner. Donner dans le travail social est aussi une démarche de respect et de rétablissement de l’autre dans sa dignité. Donner des petits bouts de vie, pour que la relation de confidence ne soit pas toujours dans un seul sens. Alors on présente nos frères, nos sœurs, nos fiancés. On en parle régulièrement, les résidents prennent des nouvelles. Pour que le partage de nos vies privées à tous aille dans les deux sens. Pour rééquilibrer une relation d’aide, à l’origine profondément inégalitaire.

Comprendre. Comprendre que selon son histoire de vie, son aire culturelle d’origine, ses références, chacun est différent et apporte à l’autre une vision inédite du monde. Comprendre aussi – et constater au quotidien – que les résidents sont comme des fantômes, dépourvus de leurs droits, en manque de représentation, ex-ombres de la rue pour les uns, ex-armée à la merci du patronat industriel pour les autres. Faire du travail social, c’est ouvrir une multitude de fenêtres sur d’autres vies que la sienne. C’est apprendre aussi, toujours dans le souci de rétablir l’équilibre dans la relation. Alors, certains m’ont appris à monter un meuble IKEA, d’autres à connaître quelques mots de Soninké ou de Pulaar, d’autres encore à comprendre la foi.

Aimer, enfin. Parce qu’on n’accompagne pas quotidiennement des personnes pendant trois ans sans développer ce qu’on appelle dans le jargon de «l’affect ». Parfois on pense ne pas aimer, être juste professionnelle et faire bien son boulot. Et puis, lorsque l’un d’entre eux disparait, on réalise soudainement qu’on l’aimait, ce Monsieur. Pas comme un ami, pas comme de la famille mais plutôt comme un partenaire, quelqu’un avec qui on a, un jour, formé une équipe pour faire face aux difficultés. Ces relations fortes, quotidiennes, construites dans l’intimité de leur petite chambre ou au cours des animations organisées, sont difficiles à défaire. Je sais, plus que quiconque, que je suis allée trop loin avec certains, trop près. Cela rend mon départ difficile, pour eux, mais aussi pour moi.

Trois ans donc. Dans quelques jours, je serais devant 35 élèves, à essayer à mon tour d’enseigner le travail social. Avec de l’éthique, du respect pour les personnes accueillies, sans pitié aucune mais avec empathie et intérêt pour ces personnes que l’on accompagne un bout de chemin. Comme une équipe. Adieu les gars ! Et surtout merci.

Mes vieux

Publié: 27 mars 2014 dans Social Work

Mes vieux sont à la fois ordinaires et géniaux.

Mes vieux viennent de Marrakech, de Kayes, d’Oran ou de Bamako.

Mes vieux vivent depuis 30 ans dans de toutes petites chambres, très vieilles, elles aussi.

Mes vieux me font du thé avec des herbes inconnues, me ramènent des fruits du marché et m’offrent des sets de table pour décorer les murs du bureau.

Mes vieux sont connus dans tout le quartier, et bien au-delà, jusqu’à Belleville où ils vont faire leurs courses durant le Ramadan. Quand mon vieux passe, même la police le salue et l’appelle « Mafia » en riant.

Mes vieux ont parfois du mal à aller chercher le pain. Mais ils font à l’aise 30 heures de bus pour aller voir leurs femmes.

Mes vieux nous appellent « Mademoiselle sans aile », « ma fille », « mon patron ». Mes vieux ont allègrement mixé nos deux prénoms pour pouvoir nous appeler plus facilement.

Mes vieux portent des gandoura nacrées, des boubous à petit pois, des djellabas usées.

Mes vieux ne savent pas lire.

Mes vieux sont seuls ici, entre eux, avec nous, et ont laissé leur femme, leurs enfants et leurs petits-enfants là-bas.

Mes vieux pensaient y retourner un jour. Et puis, la maladie, la retraite difficile à toucher au pays, les 50 ans passés en France.

Mes vieux parlent de sexe, à mots couverts ou à mots crus. Mes vieux flirtent. Avec la boulangère, la serveuse, les dames de la mairie. Ça les fait rire.

Mes vieux trouvent que ça a changé la France, depuis le temps où ils trimaient dans les mines du Nord ou à l’arrière de la gare Montparnasse.

Mes vieux m’envoient acheter du gros sel pour leur bain de pied, du pain de semoule rond, des grecs complet harissa.

Mes vieux me claquent la bise franchement avant de me quitter pour quelques mois de repos au soleil.

Mes vieux prennent des nouvelles de nos amoureux, demandent s’ils sont sérieux, quand on va enfin se marier et leur ramener de beaux petits enfants.

Mes vieux sont tour à tour mes pères, mes fils, mes frères, mes voisins.

Ce matin, je suis grave énervée pour plein de trucs.

Je suis énervée parce que dans mon cercle de plus en plus restreint de connaissances (j’ai l’élimination facile en ce moment), j’entends encore et toujours des saloperies racistes-sexistes-universalistes à la con sur la menace du voile. Des propos horribles sur cette jeune fille de 16 ans, prétendument agressée qui est surement une menteuse et si par hasard elle dit la vérité et bien, rien à foutre, on s’excusera pas, elle l’aura quand même bien cherché, elle avékapa mettre un bout de tissu sur sa tête, et les lois de la république et la lutte contre l’intégrisme islamique et la laïcité bordel. Et puis à 16 ans elle est de toute façon surement pas foutue de comprendre la religion, manipulée à coups surs par son père ses frères ses oncles et toute cette sale engeance de cité qui nous font sentir qu’on n’est plus chez nous ma bonne dame. La vie des filles qui ont choisi de porter le voile en France, n’en déplaise à tous ces trous du cul qui luttent contre la bien-pensance (c’est-à-dire l’humanisme) leur appartient. Enfin DEVRAIT. Même si personne ne leur donne la parole, jamais. Même si  tout le monde met leur parole, celle-là même que personne ne pense jamais à recueillir, en doute quand elles racontent qu’elles se font insulter, agresser, dévoiler de force en pleine rue, toucher par les mains sales des fafs, scarifier au cutter.

Je suis énervée parce qu’hier, j’étais guillerette (enfin autant que peut l’être qu’une assistante sociale sous payée dans des conditions de merde, t’as vu), j’allais à Darty acheter un casque sans fil pour un résident qui se met cher tous les soirs à la 8.6 et qui du coup perd la télécommande et laisse l’écran du démon hurler toute la nuit. Les vieux à coté de sa chambre n’en peuvent plus et moi je suis pas là la nuit donc bon. Je me suis félicitée, super idée un casque sans fil, la paix des ménages pour seulement 29.90€. Et puis là, un connard m’a tapé sur l’épaule, a posé son gamin blond par terre, m’a fait signe d’enlever mes écouteurs et m’a dit que j’étais ravissante avec un gros sourire de merde. J’allais lui dire TAGGLE et puis je me suis rappelé que l’enfant, toujours par terre, me regardait en suçant son pouce. C’est là que monsieur connard sans gêne a demandé à son enfant de me répéter que j’étais vraiment une belle dame. Le chiard l’a fait, bien sur le pauvre, et j’ai failli gerber. Et appeler l’ASE. Mon corps m’appartient. Enfin DEVRAIT. Et les réflexions quotidiennes où de parfaits inconnus m’arrêtent dans la rue/le bus/la queue du Franprix pour me confier sans que je ne leur demande rien que je leur donne zizi dur dans le pantalon ou qu’ils me prendraient bien par les cheveux si seulement j’avais le temps pour faire la connaissance j’en peux plus.

Je suis énervée enfin parce que depuis deux ans, le foyer dans lequel je bosse et où habitent tant bien que mal 200 hommes isolés, anciens mecs de rue et travailleurs migrants à la retraite ou en galère, est en travaux. Genre en gros travaux ils refont tout, c’est la loi. Sauf que là, pour économiser des sous, on fait les travaux AVEC LES GENS DEDANS. Donc c’est le combo marteaux piqueurs, scies à bétons, tractopelles, coupures d’électricité et d’eau, mises hors service des escaliers et accès de secours, chambres régulièrement inondées de merde humaine. Depuis deux ans. En bonus ce matin, on respirait des petits bouts de polystyrène, qui voletaient partout parce qu’ils finissent la couverture du bâtiment. J’ai essayé de mettre le courrier des résidents dans les boites aux lettres (bah ouais, tu crois pas que le facteur va le faire non plus, le service public a ses limites quand ça concerne les pauvres, les non blancs et les pauvres non blancs) et j’ai failli tomber par terre. A 50 cm de ma pomme, un marteau piqueur de chaque coté. C’est ici que j’ai appris que le bruit pouvait te faire perdre l’équilibre. Les délégués des résidents sont corrompus, les gestionnaires portent bien leur nom, les résidents ont l’habitude de baisser la tête puisqu’on leur serine depuis 30 ans qu’ils sont pas chez eux et n’ont aucun droit. Leurs vies, leur intégrité physique et mentale, leur tranquillité, leur droit de vivre le moins mal possible dans la misère noire après des années de galère et de boulots insensés leur appartiennent. Enfin DEVRAIENT.

Je viens de regarder le matos à disposition dans mon bureau/algeco de 8m2-a-l’arrière-du-foyer et j’ai demandé à Google si je pouvais « fabriquer une bombe artisanale avec des agrafes, des classeurs 21/29.7 et des timbres » et d’autres combinaisons à bases de fournitures de bureau. En vain. Je m’attends à voir débarquer la brigade anti terroriste d’une minute à l’autre maintenant.  Remarque, à force de finir tous mes billets par des histoires de bombes, d’intestins sur les murs des ministères et de sang éclaboussé sur les patrons, ça va finir par arriver. Je les attends.

MAJ : Pour entendre les filles qui portent le niqab parler, il y a cet étonnant docu en accès libre http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/niqab-hors-la-loi/ mais aussi bien sûr Pierre Tevanian, l’équipe d’LMSI.net et toute une flopée de chercheurs islamogauchistes à la méthodologie sans faille. On ne les entend jamais eux non plus.  Tragique.

 Je viens de raccrocher avec une assistante sociale d’hôpital et j’ai encore du mal à respirer.

Je n’ai jamais rencontré Madame Machin. Je l’appelais ce matin pour lui demander si elle pouvait aider Monsieur B, résident du foyer et patient de son service, qui se remet difficilement d’un cancer et aurait bien besoin d’un séjour en maison de repos, pour se retaper un peu.

Madame Machin travaille dans le service d’oncologie d’un grand hôpital public parisien. Elle s’occupe donc des patients atteints d’une affection cancéreuse : elle est censée les accompagner dans leurs démarches, les aider à trouver un établissement adapté à leur condition, instruire avec eux les dossiers de demande d’aide auxquels ils ont DROIT, les écouter, les soutenir, leur proposer des solutions convenant à leur situation, à leurs projets. Elle doit accomplir ses missions dans le respect de la déontologie de la profession. Je doute vraiment que Madame Machin connaisse ce mot ou sache même l’orthographier.

Parce que Madame Machin ne voit pas les choses comme ça. Elle est comme tant d’autres de ses congénères, de ceux que j’ai envie de jeter dans la Seine car ils discréditent à la fois la profession et la société dans son ensemble: elle juge, elle condamne, elle choisit du haut de son fauteuil les pauvres qui méritent son aide et celle de l’état, écarte les patients qu’elle considère « pas méritants » ou ceux qu’elle soupçonne de fraude, sans preuve, à l’intuition.  Et on la paye pour ça. Ceci dit, Madame Machin doit avoir quelques soucis personnels : ce n’est pas souvent (et heureusement) qu’une de mes collègues me prend pour sa psy.

Extraits choisis. Prenez un sac à vomi, c’est du lourd.

Code de déontologie des assistantes sociales : Art. 2 – De la non-discrimination 
Dans ses activités, l’Assistant de Service Social met sa fonction à la disposition des personnes, quels que soient leur race, leur couleur, leur sexe, leur situation, leur nationalité, leur religion, leur opinion politique et quels que soient les sentiments que ces personnes lui inspirent. 

Madame Machin : « Moi quand je vois des femmes qui viennent les ongles peinturlurés, bien coiffées demander de l’aide pour nourrir leurs gosses, ben, désolée, je dis non. Moi ma mère elle nous a élevées toutes seules et nous nourrir c’était sa priorité, elle allait jamais chez le coiffeur, ma mère ».

Alors déjà, on est ravies d’apprendre que Madame Machin fonde son intervention sur son expérience personnelle et sur les cheveux de sa défunte maman, ça rassure. C’est moins rassurant de savoir que Madame Machin prive des gosses de nourriture au prétexte que leurs mères n’ont pas l’air assez pauvres, ni assez nécessiteuses.  Quand t’es pauvre, faut être moche, sale et dépeigné. Faut avoir perdu toute ta dignité, c’est quand même le minimum quoi, après tout c’est l’état qui nourrit tes gosses.

Madame Machin : « Moi je suis désolée mais y en a ils exagèrent : l’autre jour un monsieur SDF qui dormait en établissement d’urgence, GRATUITEMENT DONC, il voulait demander l’allocation adulte handicapé. Et puis on discute et il me dit qu’il envoie l’argent qu’il peut à ses parents au Mali parce que sa mère est très malade. Et ben, c’est non, désolée, mais l’argent de l’état c’est pas fait pour envoyer à ses parents malades ».

Cool, dis-donc, c’est Madame Machin qui décide à qui donner l’argent de l’état en se basant sur les confidences que les patients lui font. Elle décide de ce que les gens font de leurs droits. Pas de la charité hein, de leurs droits. Et puis l’allocation adulte handicapé, c’est pas des bonbons hein, c’est difficile à obtenir, ça se fait en plusieurs mois, sur présentation de certificats médicaux, avec des preuves. Comme toutes les aides sociales, il faut les demander et prouver qu’on correspond aux critères pour les obtenir. Mais bon. En plus, Madame Machin a l’air de trouver ça hyper cool et confortable de vivre en centre d’hébergement d’urgence. J’aimerai bien qu’elle aille y passer une nuit : elle se ferait violer, battre, agresser, voler ses affaires. Mais bon, vu qu’elle serait logée gratuitement dans un dortoir de 6 personnes sans domicile et remise à la rue dès le lendemain, ça lui irait surement, à Madame Machin. C’est gratuit, voyez, faut pas râler.

Madame Machin : « Il est vraiment français ce Monsieur ? Non, parce que certains disent qu’ils sont français mais en fait c’est des menteurs. L’autre jour j’ai reçu une famille, en fait, c’étaient des kabyles. Je lui ai dit au Monsieur, ça se voit tout de suite que vous êtres kabyles, vous avez pas un comportement d’arabes, je le vois, je les reconnais ces gens ».

Sur le coup, ça se passe de commentaire.

Je pourrais continuer encore une page ou deux avec les citations de Madame Machin : tout y est passé, les fraudeurs, les travailleurs au noir, les mecs au RSA qui roulent en BM, les femmes qui font des gosses pour toucher les allocs, les gens qui boivent leur allocation adulte handicapé et autres saloperies totalement contraires à la déontologie et  dénuées de fondement scientifique.

Madame Machin, à plus de 60 ans, si elle avait su « elle aurait pas fait assistante sociale ». Moi aussi j’aurais préféré qu’elle aille bosser aux impôts ou pour un centre de recouvrement, plutôt que lui soient confiées des missions d’accompagnement de personnes fragiles, cancéreux ou en rémission, totalement laissés à sa merci.

Alors, puisque c’est la fête, moi aussi je vais transgresser le code de la déontologie, l’article 26 précisément : L’Assistant de Service Social doit avoir une attitude de confraternité à l’égard de ses collègues et s’abstiendra de tout acte ou propos susceptible de leur nuire. Je vais écrire à son chef de service, à la direction de l’hôpital, à Marisol Touraine, à tout le monde. Faut mettre Madame Machin à la retraite. Et tout de suite, avant que je ne l’attende un soir dans son parking pour l’étrangler avec un câble électrique. Et pour le bien de la profession.

Dans la série des trucs au top en théorie et catastrophiques sur le terrain : le volontariat en service civique.

En théorie donc, c’est plutôt une bonne idée. Pour ceux qui ne connaissent pas le principe, il s’agit de proposer à des jeunes de 16 à 25 ans des missions dans les domaines de la solidarité, la protection de l’environnement, le sport, l’éducation, au sein d’organismes à but non lucratif ou de services publics, d’une durée de 6 à 12 mois maximum. Les volontaires sont alors rémunérés par l’État (466.75€) et par l’association d’accueil (103.90€)  soit 570.65€ et travaillent entre 24 et 35 heures par semaine.

Les jeunes s’inscrivent sur le site, donnent leurs dispos et décrivent ce qu’ils souhaitent. Le service civique leur propose plusieurs missions sur lesquelles les positionner, les jeunes choisissent, et c’est parti mon kiki.

L’objectif principal est « d’offrir à tous les jeunes qui le souhaitent l’opportunité de s’engager, de donner de leur temps à la collectivité, tout en renforçant la cohésion nationale et la mixité sociale. »
Ca a l’air cool, hein? Ben ça ne l’est pas. Du tout. En tous cas dans le secteur social. Ni pour les volontaires, ni pour ceux qui les accueillent. Je vous explique.

Pour le jeune :
Le jeune volontaire est généralement en rupture d’études. Soit il s’est planté aux partiels et attend la prochaine rentrée pour changer d’orientation, soit il n’a pas trouvé de stage en Licence Pro et utilise le service civique à cette fin.  Soit il a juste besoin de payer ses frais de scolarité.
Dans tous les cas, il a moins de 25 ans, et n’a pas droit au RSA jeune (oui, ce truc ré-vo-lu-tion-naire qui concerne à peine 10 000 personnes depuis sa création). Résultat, il galère pour se payer des coquillettes et du tabac à rouler. Alors qu’est ce qu’il fait ? Il s’engage en Service Civique. Comme ça, s’il choisit un contrat de 24 heures par semaine, il bosse 96 heures par mois, de jour, en continu et perçoit 570.65€. C’est toujours mieux que de prendre un contrat chez McDo, avec des horaires pas possibles, pour au final percevoir 80 euros de plus. Un bon plan.

SAUF QUE :
Notre jeune là, il n’est pas préparé à travailler dans le social, il n’a ni connaissances théoriques, ni compétences sur le sujet. Je ne lui en veux pas à ce pauvre chou : si les formations du secteur social se font en trois années pleines, c’est que ce sont des métiers qui ne s’improvisent pas. Par ailleurs, (pas systématiquement, mais souvent), le social, notre jeune, il s’en fout ou il s’en fait une fausse idée. Parfois il prend le site le plus proche de chez lui, ou celui qui propose une tranche horaire qui l’arrange sans se préoccuper des missions qui lui seront confiées. Parfois aussi, ça le tente bien d’aller bosser avec les pauvres, les immigrés, les poivrots et les handicapés, mais comme il n’a aucune idée des conditions de travail dans lesquelles il devra exercer, il est souvent totalement ahuri les premiers jours. Pour preuve, le taux d’abandon de poste des volontaires civiques est à se décrocher la mâchoire de rire.
Au final, des projets sont initiés dans les structures, puis menés n’importe comment, voire complètement abandonnés. Bel effet sur le public accueilli. Joli.

Pour l’association et les services publics d’accueil :
Ah quelle joie ce volontariat civique ! Ben oui, voilà du personnel quasiment gratuit (non qualifié, certes, mais on ne va pas chipoter, après tout il ne s’agit QUE de s’occuper de gens en grande difficulté), pour 100 euros par mois, quelle aubaine ! En plus, on ne leur prévoit pas d’encadrement, ou si peu, les travailleurs sociaux sur le terrain ont laaaargement le temps de s’occuper des minots qui pleurent dès que le ton monte avec un résident. Et puis, prendre des volontaires civiques, ça fait joli pour communiquer autour des actions du service ou de l’asso en question Visez un peu : « L’association Trucmuche contribue à la mixité sociale et générationnelle et accueille 8 426 jeunes en volontariat civique en 2012 ». Youpi ! Ca fait vachement classe auprès de la hiérarchie, des partenaires, des financeurs et du grand public. Même si à peine 5% d’entre eux mèneront leur mission à terme. Tout bénèf.

SAUF QUE :
Les personnes qui recrutent les volontaires civiques sont rarement celles qui vont devoir se les farcir sur le terrain. C’est un problème. Une des volontaires que nous avons reçue ici avait typiquement un profil de meuf-qui-travaille-a-la-sécu-ou-aux-impôts (sans offense, hein), à la limite d’un sketch. Au quotidien, une vraie galère : et que je traine des pieds quand on me demande un service, et que je refuse toutes les tâches trop pénibles ou salissantes, et que j’arrive en retard tous les jours sans excuse voire je ne viens carrément pas parce que j’ai piscine/orthodontiste/poney mais je ne préviens pas parce que je m’en fous, et que je m’habille de pied en cap à 17h21, pass Navigo en main pour être sure d’être hors du foyer à 17h30 etc. Un poème.
Sur d’autres structures que je connais, certains volontaires passaient littéralement leur journée le nez collé sur le portable, et refusaient les tâches qu’on leur attribuait sous des motifs hilarants (c’est trop lourd/c’est trop sale/ma mère veut pas/mes baskets sont neuves/ça pue). De toute façon, sur le terrain, les travailleurs sociaux n’ont hélas souvent pas le temps de faire tout ce qu’ils voudraient dans une seule journée, alors former des jeunes, les encadrer, les soutenir, leur enseigner les bases ? Haha, bien sur, ouais, bisou.
Pour finir, parfois, certaines associations finissent par prendre un travailleur social diplômé en CDD afin que celui-ci forme les volontaires en service civique (rapidement, hein, ce sont des contrats de 12 mois maxi). Ensuite, l’association ne reconduit pas le CDD du professionnel et garde les volontaires pour réaliser les mêmes taches. Grosse économie. Une réussite, je vous dis.

Alors pendant les vacances, en ouvrant le journal, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que notre tout nouveau Président souhaitait « devant le succès du service civique (!!), étendre le dispositif à 100 000 jeunes d’ici 2017 » au lieu des 25 000 actuellement. J’ai failli m’étrangler avec mon café. Ce qui aurait été une grande perte pour les futurs volontaires civiques démotivés que mon boss ne manquera pas de m’envoyer sans m’avoir consultée. Cool histoire frère.

 

PS : J’ai une solution (bah oui) pour que le service civique ne concerne que les jeunes qui soient réellement soucieux de s’engager : étendre le RSA jeune. Ainsi, seuls ceux qui voudront vraiment découvrir le secteur social et y participer seront volontaires et plus personne ne fera ce type de mission pour des raisons purement alimentaires. Ou sinon, on n’a qu’à laisser les mous du genou ramasser les plaques de pétrole sur les plages ou les déchets au bord des autoroutes. Utile, mais pas dangereux pour les usagers. Un bon compromis.