Archives de la catégorie ‘Politique’

Je ne lis pas assez de théoriciennes féministes et ça me fait régulièrement culpabiliser. Je trouve souvent ces écrits trop compliqués pour mes faibles bases théoriques, j’ai peur de ne pas ou de mal les comprendre, ou d’être obligée de lire avec Wikipedia ouvert pour appréhender, même vaguement, des concepts qui me sont inconnus.

C’est avec les mêmes craintes que j’ai commencé la lecture de Femmes de droite, d’Andréa Dworkin. Je savais, grâce à mes féministes sures, que si l’ouvrage et son autrice avaient beaucoup été critiqués, ils restaient essentiels aux mouvances féministes radicales. Je m’attendais, assez naïvement, à ce que le titre corresponde plus précisément au contenu : je souhaitais surtout comprendre comment une femme peut être de droite en dépit de sa position dominée, et ce quelle que soit la classe sociale à laquelle elle appartient. Je voulais comprendre si l’adhésion des femmes au patriarcat et à ses modalités de fonctionnement résultaient d’un choix stratégique ou étaient plutôt les produits d’un refus de regarder le système patriarcal en face.

Finalement, ce n’est pas de cette manière que Dworkin amène son développement : plutôt que de décrire les mécanismes qui conduisent les femmes à soutenir l’antiféminisme, la misogynie et l’organisation patriarcale dans son ensemble, elle choisit de présenter la condition des femmes dans cette organisation sociale particulière. Elle décide que c’est en dévoilant les mécanismes de domination et leurs conséquences sur les femmes en tant que classe que ses lecteurs comprendront d’eux-mêmes les motivations et les stratégies des femmes de droite. Pari gagné, en ce qui me concerne.

Billet pour discuter, et aussi pour cesser d’avoir peur de poser des questions, par crainte d’avoir mal compris, de se tromper publiquement. Nombre d’écrits féministes sont complexes, voire difficilement accessibles. Je crois pourtant fermement que ce sont nos erreurs (de lecture, d’interprétation…) qui provoquent les débats salutaires dont nous avons besoin. 

Chapitre 1 : la promesse de la droite extrême

Dès les premières phrases, Dworkin réfute un des stéréotypes les plus répandus et tenaces sur les femmes (je ne vais pas répéter « femmes en tant que classe » systématiquement, mais c’est bien toujours de cela dont parle l’autrice, pas de La Fâme essentialisée) : nous sommes naturellement conservatrices. Si nous le sommes, c’est en raison de nos capacités reproductives. Les femmes, (et c’est, à mon sens, le postulat de Dworkin le plus essentiel et le plus difficile à accepter, non qu’il soit faux mais la violence qu’il porte provoque une légitime répulsion à l’adopter) dans un système patriarcal n’ont que deux fonctions : être baisées et produire des bébés.

Produire des bébés, fonction principale des femmes, fait de nous des être étriqués, aux vies minuscules et étouffantes, toute notre énergie étant concentrée sur la reproduction de la société, via la ponte régulière d’enfants, mâles si possible. Nous voilà puritaines, soumises, dénuées d’humour, de rêves, d’intelligence créatrice. Ce stéréotype – que Dworkin appelle malicieusement commérage1 – peut être facilement illustré par les partisans de la domination masculine : les femmes acceptent leur rôle, et celui-ci est bel et bien « naturel » puisqu’elles ne cherchent ni à s’en écarter, ni à le transformer. D’ailleurs, celles qui osent le faire (féministes, lesbiennes…) ne sont plus vraiment des femmes, ou alors dénaturées. Les femmes en tant que classe n’ont de valeur que par leur mise à disposition sexuelle et reproductrice et leur absence de révolte ou de réaction à ce fait de nature contribue à le légitimer.

Dworkin montre alors que la soumission des femmes – et pas seulement celles de droite – dans un système de domination masculine est un comportement de protection, pas une preuve d’une supposée « nature » féminine. Elle maintient que toutes les femmes savent que résister au contrôle masculin, c’est s’exposer encore davantage « au viol, aux coups, à l’ostracisme ou à l’exil, à l’enfermement à l’asile ou en prison, à la mort ». Si les jeunes filles regardent d’un œil effrayé leurs mères, obéissantes et passives, désespérées et contraintes, elles ne résistent pas longtemps aux structures sociales qui les accablent et « sont forcées d’apprendre à se conformer si elles veulent survivre ».

Les femmes en tant que classe savent – pas d’instinct, évidemment, mais par socialisation, observation, transmission- les risques inhérents à leur condition : violences physiques, économiques, sexuelles, relégation, exploitation, meurtre. Les nombreux témoignages, à travers le temps, de ces traitements inhumains systématiques devraient avoir marqué les esprits. Ce n’est pourtant pas le cas, ils sont réduits à des exceptions, sombrent rapidement dans l’oubli, sont l’objet de remise en doute collective de leur véracité car ni les hommes ni les femmes ne reconnaissent ces dernières comme des être humains. Si ces réalités sont occultées, c’est bien parce que la vie des femmes – et à fortiori leur parole – n’a aucune valeur dans une société patriarcale. Or pour reconnaître les souffrances d’une personne, il faut d’abord l’admettre comme membre de la communauté humaine, digne d’intérêt et de compassion. Ce n’est pas le cas de la classe des femmes, objets réduits à deux fonctions uniques et auxquels la classe des hommes dénie humanité, sensibilité et valeur.

Quel rapport avec la droite extrême évoquée en titre du chapitre ? Quelle est cette promesse faite à la classe des femmes ? La droite américaine contemporaine propose aux femmes d’encadrer, à défaut de limiter, la violence à laquelle elles sont exposées. Elle leur propose d’abord une structure, des règles, des justifications, leur permettant de comprendre le monde duquel leur position sociale les maintient à l’écart, de prendre connaissances des règles auxquelles ne pas déroger et ainsi de maximiser leurs chances de survie.

Elle leur propose un abri : puisque la condition des femmes leur fait craindre – à juste titre – de se retrouver seules, à la rue, à la merci d’autres hommes inconnus, la droite contemporaine « prétend protéger le foyer et la place qu’y occupent les femmes . Mieux vaut n’être violée, battue et engrossée par un seul homme, dangereux mais connu que par mille étrangers. Mieux vaut subir ces violences contre un toit sur la tête que d’errer dans les rues à la merci de tous.

Elle leur offre également l’illusion de la sécurité : chaque femme sait -et ce n’est pas sans nous rappeler nos fréquents débats sur notre place ou non-place dans l’espace public- qu’un sourire, un geste, une attitude « peut entraîner un désastre, une agression ». La droite promet alors d’en protéger les femmes : si elles obéissent, si elles se soumettent, il ne leur arrivera rien.

Enfin, la droite américaine propose aux femmes l’amour. Pour être aimées, pour mériter une forme d’affection en dépit de leur valeur quasi-nulle en tant qu’être humain, de leur intellect rabougri, de leur défaut d’idées et de talents, les femmes doivent obéir, être baisées et enfanter aussi souvent que ce sera exigé d’elles. Cette obéissance, cette soumission, qui les privent de leur liberté et de leur individualité, sont des conditions non négociables : elles rendent les femmes « aimables », autant que faire se peut. En retour, les hommes sont censés leur assurer la protection économique indispensable à leur survie. Lorsque les hommes mortels ne remplissent pas cette part du contrat, la droite américaine chrétienne oriente alors l’amour des femmes vers un autre homme : Jésus, « frère compatissant, le seul homme auquel on peut se soumettre absolument sans risques de viol ou de violences ».

Finalement, la droite américaine, dirigée par les hommes, repose sur la peur (légitime, au regard de leurs conditions de vie) et l’ignorance dans lesquelles sont maintenues les femmes. Elles n’ont d’autre choix que de reporter leur colère, leur amertume et leur haine, non contre ce système qu’elles craignent de remettre en question par peur de mourir ou de subir des violences encore plus grandes, mais contre ceux et celles qui sont les plus éloignés d’elles. Elles deviennent des femmes de droite, des nationalistes, des militantes anti-avortement, des activistes racistes, homophobes, des défenseures de l’ordre social patriarcal et raciste, et orientent leur haine et leur ressentiment vers ceux et celles qui dérogent à ses règles ou tentent de s’en extraire.

« Elles le font pour ne pas tuer leur père, leur mari, leurs fils, leurs frères, leurs amants, les hommes avec qui elles ont des rapports intimes, les vraies sources de leur désespoir . La crainte d’un mal plus grand encore et le besoin d’en être protégées intensifient la loyauté des femmes envers des hommes, qui demeurent, même s’ils sont dangereux, au moins des quantités connues ». C’est ainsi qu’au delà des garanties qu’offre la droite américaine, ce courant politique propose également aux femmes la redirection de leur colère vers des groupes marginalisés, fluctuants selon les contextes (juifs, homosexuels, indigènes…) et permet ainsi d’étouffer les embryons de révolte que pourrait faire éclore leur haine.

Dworkin conclut ce chapitre sur une note d’espoir, elle qui est pourtant « pessimiste radicale » : seuls le débat public et les affrontements permettront à ces femmes de mettre des mots sur leur vécu de dominées, de choses assujetties aux désirs et à la volonté des hommes auxquels elles obéissent depuis trop longtemps. La colère peut mener à la révolte et la révolte peut transformer des ennemies en camarades, luttant ensemble « pour une survie personnelle et collective qui ne soit pas fondée sur le mépris de soi, la crainte et l’humiliation mais sur l’autodétermination, la dignité et l’intégrité authentique ».

Vivement.

1Chacun sait pourtant que les hommes ne produisent ni ragot ni commérage mais bel et bien des idées, des opinions, des théories.

Publicités

[EDIT : Il semble que le message n’ait pas été suffisamment clair.

Oui, c’est déjà bien et en même temps, cette campagne, de par les lieux qu’elles visent explicitement et surtout exclusivement est problématique en termes d’oppression race/classe.

Oui, cette campagne (si elle fonctionne un tant soit peu) va permettre à des femmes (celles qui empruntent le métro ayant sensiblement le même profil) de ne pas être agressées. Je m’en réjouis. 

Pour autant, elle me gêne car elle désigne, pour tous les autres, un responsable idéal et les dédouane d’un même mouvement. Elle alimente ainsi les stéréotypes racistes et anti-pauvres, population qu’elle vise exclusivement que ce soit par les lieux dans lesquels elle est déployée comme par la forme qu’elle prend (« psst, t’es charmante », qui croyez vous que les voyageurs imaginent parler, lorsqu’ils lisent cette expression sur les affiches, un cadre ?). Ceci étant clarifié, bonne lecture. ]

[Edit 2 : 17 mails d’insultes reçus en quelques heures, les commentaires sont donc fermés pour le maintien de ma santé mentale] 

Lundi a débuté la campagne d’affichage du gouvernement contre le harcèlement dans les transports en commun, via la RATP. Plein de trucs gênants. A commencer par la désignation d’un Nous les gentils et d’un Eux les harceleurs, au moins en ce qui concerne les transports en commun franciliens, espace visé par cette campagne.

Déjà, ces affiches me font vaguement penser à un mec qui essaierait de boucher un tuyau plein de fuites avec ses petites mains douces. Si tu ne bouches pas tous les trous en même temps, ça ne marche pas, ça continue de fuir.

Les trous en question, ici, sont les différentes facettes du harcèlement et de la violence envers les femmes : dans le cadre privé, l’espace public (dont les transports en communs mais aussi la rue, la voiture et également les clubs de sport, les boites de nuit, les centres commerciaux), la sphère professionnelle. Pour rappel, l’enquête ENVEFF IDF de 2000 – ça date mais l’enquête cadre de vie et sécurité est analysée par Alain Bauer, dont je doute fort de la probité –  nous indique que, dans les douze mois précédant l’enquête :

– une Francilienne sur cinq a été victime de harcèlement verbal[1]  dans l’espace public

– Plus d’une sur dix a été suivie, pelotée, victime d’un exhibitionniste dans l’espace public

– 4% ont été victimes d’injures ET d’agressions sexuelles dans l’espace public

Le phénomène est prégnant, durable, et répété (et concerne davantage les franciliennes que les Françaises dans leur globalité). Les femmes sont harcelées (« gratuitement » dit-on pudiquement pour parler de toutes les agressions à but non lucratif envers des femmes qui n’ont rien mérité, peu importe leur comportement ou leur apparence) davantage que les hommes et ce, dans tous les espaces. Lorsqu’il s’agit d’agressions à caractère sexuel, tous espaces confondus, 99% des agresseurs sont des hommes.

Sauf que les violences dans l’espace public ne concernent pas que les transports en commun. En fait, elles se produisent d’abord dans la rue (38%) puis dans la voiture (18%) et juste derrière dans…les transports en commun (17%). Comment, du coup, comprendre la volonté gouvernementale de ne s’adresser qu’à ceux qui empruntent les transports en commun ? Comment expliquer que le gouvernement choisisse d’aborder ce sujet par le petit bout de la lorgnette ?

De même, si j’admets que les outils de lutte contre le phénomène des violences faites aux femmes doivent être différents, à quoi sert de se focaliser sur les violences commises dans la partie « transports en commun » de l’espace public, occultant les autres éléments de cet espace (cités plus haut) ainsi que celles qui se produisent dans la sphère privée (1/4 des femmes victimes de violences psychologiques dans le couple, la même pour les violences au travail) et professionnelle ? Mais non, on verra ça plus tard, le gouvernement choisir de lutter contre le harcèlement dans les transports en commun et donc sur les femmes agressées et les hommes agresseurs, qui les utilisent. Soit.

Cela pose la question fondamentale de qui harcèle dans les transports en commun et donc qui les utilise, puisque ce sont ces agresseurs là que le gouvernement souhaite cibler. Pas beaucoup de sources sur ce thème, hélas, sauf une étude de l’INSEE qui ne prend en compte que les trajets domicile/travail  (et qui donc ne me dit pas si ces gens empruntent également les transports pour d’autres types de déplacements) et une enquête un peu moisie – sondage, par téléphone – conduite par l’opérateur privé de transports Keolis, en 2007. Partons là-dessus, par défaut.

Au moment de cette enquête, il y a un poil plus de femmes (55% des usagers réguliers) que d’hommes qui empruntent les transports en commun. Parmi les usagers, on compte une moitié de Parisiens, 60% d’inactifs (hors retraités), d’ouvriers et d’employés. Une majorité, donc. Si on suit Keolis, on a donc un usager-type des transports qui serait plutôt de catégorie socio-professionnelle employé/ouvrier/inactif non retraité, de 18 à 49 ans (pour 60% d’entre eux).

En résumé, le gouvernement via la RATP s’attaque aux agresseurs et harceleurs qui agissent dans les transports en commun parisiens, plutôt qu’au harcèlement de rue ou même de voiture, qui concerne plus de femmes et des femmes au profil différent – pas que des urbaines. Le gouvernement choisit également de s’intéresser au harcèlement de métro plutôt qu’à celui de la sphère conjugale et professionnelle ainsi qu’à celui qui se produit dans la rue et dans la voiture, pourtant numériquement plus important.

En quoi c’est raciste ? Méprisant envers les pauvres ? Grave relou, en d’autres termes ? On sait que les racisés (personnes perçues comme non-blanches, immigré(e)s ou descendant(e)s d’immigré(e)s) sont majoritaires dans les catégories socio-professionnelles citées. On sait aussi que ces catégories concentrent plus de la majorité  des personnes pauvres (moins de 803€ par mois lors de l’enquête, pour une personne seule, après impôts et transferts sociaux). Du coup, on s’attaque avec cette campagne aux pauvres, racisés, franciliens.

Ce que j’essaye – péniblement, j’en conviens – de dire, c’est qu’en s’attaquant exclusivement et publiquement aux harceleurs des transports, le gouvernement français crée une catégorie spécifique : les usagers de ces services, qui se trouvent être souvent des pauvres et/ou des racisés. Cette campagne permet de créer un « Eux les harceleurs » et donc un « Nous les non-harceleurs-pipou-gentils » très pratique. Si vous êtes un homme blanc, cadre ou profession intermédiaire, aisé, véhiculé, vous n’êtes clairement pas visés par cette campagne d’affichage. Le harcèlement, ce n’est pas Vous, c’est Eux, vous pouvez dormir tranquille.

C’est. Très. Gênant.

PS1 : En fait, c’est vous, hein. Au travail, dans le cadre universitaire ou quand vous vous torchez avec le consentement sous prétexte que la fille vous a allumé, a la tête dans un sac plastique ou vous a souri dans l’open space, mébon.

PS2 : Je cherche à reproduire cet article avec le harcèlement de rue, qui concerne, cette fois, 38% des agressions verbales et/ou sexuelles. Il me semble cohérent de postuler que les hommes qui squattent la rue – communément appelés les streets bites – sont, là aussi, surtout des pauvres et/ou des racisés. Qui aimerait stationner – fut-ce gratuitement- sur les trottoirs et dans les halls alors qu’il pourrait aller au cinéma ? Au resto ? En soirée ? Ceci étant, je ne parviens pas à trouver des stats sur l’occupation de l’espace public non commercial selon la classe et la race sociale. Je suis preneuse de vos liens sur la question.

PS3 : si vous voulez vous convaincre que la critique du harcèlement de rue est raciste et toujours dirigée contre les non-blancs, il y a de quoi faire : emission de France Inter, le docu de la belge Sophie Peteers sur fdesouche, etc

[1] C’est-à-dire des insultes et des agressions verbales

Je vais participer à la Marche de la dignité, samedi. La rédaction du site Contre-attaques m’a demandé d’écrire un billet pour expliquer mes motivations. Ce que j’ai fait, avec joie. On vous attend, nombreux, samedi 31, à 14 heures à Barbès.

Pour lire le billet, c’est ici ============= http://contre-attaques.org/magazine/article/pourquoi-en

A samedi !

En ce moment, je n’ai pas vraiment le temps d’écrire ici. J’écris ailleurs. Pour le site Islamophobie contre-attaque(s), notamment.

Nous avons produit un billet commun, avec mon compagnon @hyova, sur ce site. Le sujet porte sur l’accueil – matériellement parlant – des ces « migrants » qui ont fait l’actualité.

Le lien ===== http://contre-attaques.org/magazine/article/on-ne-peut-s

Bonne lecture !

 

Hier, un mec armé d’un cutter, d’une Kalash, d’un gun et d’autres joyeusetés du genre s’est mis à agresser les passagers d’un Thalys. Torse nu, il tire des coups de feu dans le wagon et touche un voyageur à la gorge. Un premier pékin tente de le désarmer en sortant des toilettes, en vain. Deux militaires américains – un rentre d’Afghanistan, l’autre est dans l’Air Force – parviennent à le maitriser. Il est arrêté, les passagers sont pris en charge sur le plan psychologique. Les journalistes débarquent, Bernie Cazeneuve aussi et Jean Hugues Anglade voit son agenda booké pour les trois prochains mois, ce qui ne lui est pas arrivé depuis le finale de Braquo.

Twitter, 13 heures du mat’ : j’en vois qui sont scandalisés que les employés du Thalys se soient enfermés dans une mini-cabine et n’aient pas ouvert quand les passagers terrifiés tambourinaient à la porte. D’autres hurlent à l’humanité dépravée, au sein de laquelle toute empathie a  définitivement disparu, que fait la police, pourquoi personne n’est intervenu, inadmissible, heureusement qu’il y avait des GI’s en goguette. Et vas-y que ça part en « mais moi, si j’avais été là, j’aurais au moins ouvert la porte pour protéger les enfants/les handicapés/ceux qui ont une carte Vermeil ». Et « mais quand même, ils auraient pu faire quelque chose, c’est ce que j’aurais fait, c’est clair ». Et des « mais c’est HUMAIN, on ne peut pas laisser des gens en danger se débrouiller face à un mec armé jusqu’aux dents, faut être solidaires ».  Et aussi « non-assistance à personne en danger, c’est criminel ».

Du coup, ça me fait doucement marrer – d’autant plus que personne n’est mort et que par ailleurs, il n’avait pas l’air d’avoir bien suivi sa formation de terroriste, le mec. En fait, ça me rappelle la bonne dizaine de fois où on m’a agressée dans le métro/RER/bus/Noctilien et où personne n’a bougé d’un poil, alors qu’apparemment les trains – les Thalys en tous cas – sont remplis de héros ordinaires qui ne demandent que ça, d’intervenir.

2010 : Nogent sur Marne, 22h00, j’attends le bus. Il y a une dizaine de personnes qui poireautent avec moi, j’ai mes écouteurs, je m’en bats, je m’adosse à un poteau et j’écoute Booba. D’un coup, je sens que quelqu’un m’attrape par derrière, par la taille puis par les cheveux, et pose un truc froid contre ma gorge. Le mec m’insulte (je vous passe les détails, c’était pas super original), me dit que si je bouge ou si je crie, il me plante. Qu’il veut juste toucher mon cul de pute et que je la ferme. Je suis en panique, je fais ce qu’il dit, je bouge pas, mais je jette mon meilleur regard de Bambi au jeune mec de l’autre côté du poteau. Il me regarde dans les yeux, prend un air désolé – le même que font les gens quand il y a un type qui fait la manche mais qu’ils ne veulent rien donner –  et se remet à trainer sur FB. De l’autre côté, dans mon champ de vision, il y a un type d’une quarantaine d’années, plutôt baraque, en pantalon à pinces beige. Nos regards se croisent et l’espace d’une minute, je crois qu’il va intervenir mais non, il se déplace et va vérifier à quelle heure arrive le bus.

2011 : Je rentre un peu bourrée en Noctilien. Habituée du truc, j’ai enfilé un leggings et un vieux sweat Adidas par-dessus ma robe, histoire de pas devenir un appeau à connards de nuit. Je m’asseois dans un espace à quatre et j’écoute Booba – oui, encore. Deux bolosses arrivent, me soulent, exigent que j’enlève mes écouteurs pour écouter leurs conneries, proposent que je les suce tous les deux vu que le trajet est long et que d’façon y a que les putes qui prennent le bus pour rentrer en banlieue seule à 1h30 du mat, donc bon, tu vas pas faire chier. Je me lève, je vais voir le conducteur, je me plains qu’ils m’emmerdent, qu’il faut intervenir. Le mec, un peu embêté, jette des coups d’œil flippés dans son rétro et me dit que le mieux c’est de descendre et d’attendre le prochain, qu’il  est tout seul et que les autres sont deux et à 4 grammes, qu’il peut rien faire à part appeler la sécu RATP, mais à cette heure-là ça va prendre un moment. Les gens du bus s’en battent les couilles.  Je descends et j’attends le prochain Noctilien, toute seule, à Montreuil, pendant 50 mn en pleine nuit, en remerciant le ciel que les mecs ne soient pas descendus avec moi.

2011, encore : je vais chez ma daronne, dans le 77, une heure de RER A, c’est l’été et la nuit vient de tomber. Le wagon est plein (j’ai pris la dernière place assise) et c’est surtout des bonhommes qui lisent et quelques couples de touristes, vu qu’y a Disney au bout de la ligne. Deux mecs complètement pétés, bouteille de sky Leader Price à la main, entrent et gueulent sur les gens assis pour avoir une place. Pas de problèmes, un couple flippe direct et change de wagon. En face de moi, dans un espace pour deux, il y a un mec, la trentaine, genre Pakistanais, qui n’a l’air de rien biter. Les mecs bourrés commencent à l’insulter salement, façon racistes des grands soirs, et menacent publiquement de lui ouvrir la gorge avec le tesson dès qu’ils auront fini la bouteille.  Du coup, comme il a pas l’air de comprendre que ça devient chaud, je lui fais signe le plus discrètement possible de dégager, avant qu’il lui arrive des embrouilles. Il pige pas, me regarde avec des grands yeux, observe les mecs et finit par capter et se casser au niveau de Val de Fontenay. Au moment où il change de wagon, les mecs ont fini la bouteille, le poursuivent et lui lancent le sky à la tête juste avant qu’il ne s’engouffre dans la voiture de devant. Les bourrés sont vénères, s’en prennent à moi, m’insultent, l’un d’entre eux me tient par les bras pendant que l’autre me crache des énormes mollards sur le visage en continuant de m’injurier comme la dernière des merdes. Noisiel, ils se rendent compte qu’ils sont arrivés, me mettent deux baffes, crachent encore, me traitent de sale pute à pakpak, descendent en tapant sur la vitre. Je suis par terre, j’ai le visage plein de crachats et de larmes, je suis choquée et en colère, genre je vais en buter un.  Alors pendant les quatre stations qui me séparent de ma destination, j’engueule les passagers. Que des mecs sauf deux. Tout le monde pépouze derrière son 20 minutes ou son Tolkien fait genre de ne pas avoir vu ou entendu la scène et d’ailleurs ils ne me voient toujours pas, alors que je me suis relevée et que je les engueule bien fort au milieu du wagon. Je sors des arguments de merde parce que j’en ai ras le cul, genre « je pourrais être votre meuf, votre sœur, votre cousine » et « putain mais vous avez aucun respect pour vous-mêmes » et des conneries du genre. Pas de réaction à part quelques regards gênés. Ma mère vient me chercher au RER, je suis en larmes, j’ai 17 de tension et des glaires plein les sourcils.

2013 : je rentre d’une soirée, métro 8 jusqu’à l’appart, cette fois Kaaris dans les oreilles, parce que le rap ça rend invincible un peu. Répu. Un mec rentre, je suis debout au fond, vers la porte, c’est le dernier métro, y a du monde. C’est un type normal avec les yeux un peu fous, je le vois mais je fais genre que non et je me concentre sur Zoo, parce que quand même c’est cool. Il bouge les gens, vient se coller en face de moi, me chuchote un truc salace dans l’oreille, tellement fort que je l’entends à travers les écouteurs. Je lui dis de dégager avec ma meilleure tête de super-babtou-ghetto-du-dernier-métro. Il s’en bat, cale ses deux mains sur la vitre pour m’enfermer, continue les insultes, colle sa braguette contre mon jean, se frotte, rien à foutre. Je demande tout fort : est-ce que quelqu’un pourrait m’aider, là ? Il y a un blanc dans les conversations autour de moi, mais genre, une demi-minute. Tous semblent avoir évalué en deux-deux le ratio risques/avantages d’une intervention – ne serait-ce que tirer le signal d’alarme – et avoir décidé que j’avais qu’à me démmerder, que c’était pas si grave un mec qui frotte sa bite contre une inconnue en l’insultant. Pareil, je finis par descendre du métro en mode samourai, c’est-à-dire par surprise, au moment où le signal retentit, et je finis mon trajet à pieds.

Je m’arrête là parce que si vous avez tout lu, vous avez compris le principe, mais je pourrais continuer. Je pourrais aussi lancer un appel à témoignages à toutes mes potes qui ont pour pratique de prendre les transports tard – ou pas – et de se promener dans la rue ou le métro, comme SI ON AVAIT LE DROIT D’ETRE LA ET DE SE CROIRE EN SECURITE DANS LES SERVICES PUBLICS. Les mecs – bah oui, que des mecs, déso – des exemples que j’ai donnés n’étaient pas armés, sauf ceux avec la bouteille et encore. Et personne n’a bougé. PER-SONNE. Je sais que ça fait cliché, mais tout le monde s’est retranché derrière son journal, FB, ses écouteurs ou la dernière daube de Marc Levy. Tout le monde a prié dans sa tête pour que ça cesse vite, que les agresseurs s’en aillent d’eux-mêmes, qu’il n’y ait plus besoin de faire semblant de ne rien voir, alors qu’on est un groupe de personnes enfermées dans 30m2 et que l’un d’entre nous (ou plus vraisemblablement l’une d’entre nous) est agressé (e) et que peut-être – éventuellement- si on s’y met à dix, le mec va se barrer.

Du coup, vos conneries de héros et de ha-bah-moi-c’est-clair-j’aurais-réagi-direct-non-assistance-à-personne-en-danger-tribunal-populaire-de-l’héroisme-ordinaire, ça me fait bien gerber. Cordialement.

Il y a fort à parier que le grand scandale du karaoké d’estrade déclenché par Christiane Taubira n’était que le petit en-cas salé destiné à ouvrir grand l’appétit des  patriotes de télé-crochet  en vue de la coupe du monde.  Nul doute que dans de longues tirades enflammées sur la patrie (voir aussi sur le travail et la famille), les professionnels médiatiques de l’identité nationale imaginaire, ne manqueront pas de souligner, en cas de défaite des bleus, que leur refus de chanter la marseillaise main sur le cœur, drapeau levé et fusil à l’épaule n’y est pas pour rien – tout comme le refus persistant des bougnoules et des nègres de se désintégrer par l’assimilation explique les meurtres policiers, le chômage, l’islamophobie etc…  Ceci dit les footballeurs, ces manchots incultes, n’auront sans doute pas le privilège de voir convoquer face à eux la fine fleur des experts en expertises prêts a peser de toute leur sacro-sainte autorité.

C’est en tout cas ce qu’a fait le Figaro il y a deux semaines, histoire de remettre à sa place la « ministre guenon » qui, étant guyanaise, avait eu le culot de vouloir commémorer à sa manière la traite atlantique (qui, par définition, dépasse très largement les cadres nationaux). Surtout qu’entre-temps, Lambert Wilson  (qui, il est vrai, n’a pas grand-chose à foutre ici) s’était permis une sortie sur les fameuses paroles de l’hymne national expliquant que le concept de « sang impur » le dérangeait un peu. Face à cette charge d’une violence inouïe contre la nation, le peuple, la république et finalement l’humanité universelle toute entière il fallait sortir l’artillerie lourde pour défendre la seule vérité possible et imaginable. C’est à ce moment là donc, que dans un geste de bravoure héroïque, Le Figaro constatant que la coupe était pleine, décida de donner la parole à un historien, un vrai (c’est-à-dire un homme, blanc, de plus de 50 piges). Et pas n’importe quel historien s’il vous plait puisqu’il s’agit de Patrice Gueniffey qui, le hasard n’existant pas, a siégé à la mission laïcité du haut Conseil à la (dés)intégration. Patoche, « atterré par  tant d’ignorance », s’est donc fendu d’un article et d’une interview dans le Figaro sur ce sujet précis afin de montrer aux « élites culturelles bienpensantes » et, globalement, à tous ceux qui ont l’outrecuidance de s’intéresser plus aux vécus des  sans-papiers qu’au mal être identitaire du petit blanc, de quel bois il se chauffe.

Sans surprise aucune, Patoche, du haut de son autorité morale et intellectuelle nous balance jusqu’à la nausée la linéaire et immobile, mais néanmoins glorieuse,  historiographie républicaine. Dans ce scénario travaillé et peaufiné depuis plusieurs siècles maintenant, le Peuple (qui n’avait pas encore lu Marx mais qui était déjà marxiste) se réveilla dans un sursaut d’humanisme sans frontières pour renverser la monarchie et instaurer le seul-régime-démocratique-et-parfait-que-de-toutes-manières-on-peut-pas-faire-autrement, c’est-à-dire la République.  Dans cette histoire vraie inspirée des contes du Père Castor, les républicains sont exempts de tout reproche (sauf Robespierre parce qu’il était moche) ou de tout questionnements et c’est évidemment l’amour de l’Autre qui guida leur moindre choix. Patoche de nous ressortir alors la bataille de Valmy, le rôle de la Marseillaise comme un chant patriotique qui permet de gagner des guerres (coucou  petit kway jaune, le jour où tu te retrouveras perdu dans le lointain de la ligne B du RER, chante la marseillaise ça te sauvera peut être la vie), ou toute la beauté de ces combats où les pauvres se massacrent pour savoir qui du bourgeois ou du noble a raison. Bref toute cette démonstration inutile rabâchée jusqu’à plus soif pour nous dire ce que beaucoup savent déjà (sauf Lambert Wilson, donc) le sang impur auquel il est fait référence est le sang bleu, le sang royal. Du coup, t’as pas le droit de critiquer, chante quand on te dit et ferme ta gueule (même si, oui, c’est complètement con de parler de sang royal impur pour ensuite faire ses unes sur le mariage du prince anglais ou accepter les gros chèques de familles dynastiques du Moyen-Orient).

Voilà, le verdict est tombé, fermez le ban, la polémique n’est alimentée que par des bobos gauchistes bienpensants cosmopolites ignorants qui font ça pour faire parler d’eux (alors que Patoche lui il invective un peu tout le monde par pur souci de Vérité). D’ailleurs Patoche il aimerait bien que tous ceux qui n’ont pas eu les moyens d’atteindre un doctorat d’histoire et qui ne maitrisent donc pas le sujet ferment leur gueule parce que ca suffit, merde. Il n’hésite d’ailleurs pas, non sans paternalisme mais avec beaucoup de générosité, à partager avec nous les petits secrets du métier d’historien qui permettent de trouver la vérité vraie :

Sans contextualiser un minimum on ferait dire n’importe quoi à l’histoire pour la mettre en procès, c’est bien justement le propre du métier de l’historien que d’y travailler pour redonner du sens à ce dont nous avons hérité et qui constitue le fondement ici de notre identité, celle de la France précisément.

Alors, accroche-toi bien, mais là je suis presque d’accord avec Patoche. C’est effectivement important de contextualiser la Révolution pour comprendre d’où vient la République et jusqu’où elle nous emmène aujourd’hui. En dehors du fait que dans ses origines antiques la République était un modèle bien plus excluant qu’incluant (rappelons que seuls les hommes blancs pouvaient être citoyens, ce qui inclut hypothétiquement Patoche ou Ivan Riouffol mais exclut Christiane Taubira et a peu près 3/4 de l’humanité par exemple) il serait complètement naïf de croire qu’avec la Révolution, tous les univers mentaux et les schémas de pensée de l’Ancien Régime, construits depuis plusieurs siècles, furent miraculeusement anéantis (prenez le patriarcat par exemple, révolution ou pas, république ou pas, comme Makelele il s’en bat ses grosses couilles de dinosaure) . Or la distinction biologique, naturelle, entre un sang pur et un autre impur, développée par la noblesse pour légitimer son pouvoir fait  partie de ces idées qui ne disparaissent pas totalement de l’imaginaire des bourgeois qui portent politiquement la révolution. Les paroles de la Marseillaise le prouvent puisqu’elles réutilisent le vocabulaire, d’autant plus qu’elles ont été écrites par Claude Joseph Rouget de Lisle, un petit bourgeois d’accord pour aller foutre sur la gueule des armées étrangères mais un peu moins pour mettre à bas la monarchie (puisque dès 1792 il défend Louis XVI et écrira d’autres hymnes aux titres évocateurs comme Vive le Roi !, visiblement Patoche a eu un trou de mémoire là-dessus mais on le pardonne, notre atterrante ignorance doit le perturber). Cet exemple illustre assez bien que la Révolution française n’aboutira in fine qu’à la prise de pouvoir d’une bourgeoisie française qui peine à se sortir des siècles d’hégémonie culturelle de la noblesse. Au regard de ce contexte, on réalise assez vite que le racisme biologique ou l’antisémitisme qui feront le succès d’intellectuels du 19ième et du 20ième siècle reposent en grande partie sur cette invention intellectuelle de la noblesse d’ancien régime qui établit qu’il existe un sang, et donc des êtres, plus purs que d’autres. Dans toutes les couches sociales le terrain était déjà propice depuis longtemps au développement d’une altérisation biologique. C’est l’un de ces fameux « héritages qui constituent le fondement de notre identité » si chers à Platoche et qui  « donnent un peu de sens » aux polémiques de caniveau.

Je ne prétends pas que c’est, au fond, la motivation précise de tous ceux qui refusent de chanter la marseillaise ou « fustigent » ses paroles mais simplement que si l’idée même de « sang impur » gène dans le contexte actuel ce n’est pas un malheureux hasard. Si cette opposition entre les purs et les impurs, les vrais (français) et les faux (papiers) ne s’était restreinte qu’a la période monarchique, si les républicains avaient travaillé à la déconstruire plutôt qu’à la récupérer à leur compte pour légitimer leur autorité, la colonisation, les violences policières ciblées, les expulsions, les centres de retentions… Bref si ces termes ne renvoyaient pas à une réalité quotidienne et toujours vécues par certains alors peut être, et je dis bien peut être, que Taubira, les racailles de l’équipe de France, Lambert Wilson ou même le sang mêlé que je suis accepterions de chanter ces paroles.

@Hyova

Pile ils gagnent, face tu perds

Publié: 10 février 2014 dans La vraie vie, Politique

Une histoire qui pourrait aider à comprendre comment ça se passe, au jour le jour, pour toutes les femmes, même ta mère, ta vieille tante Ursule et ta petite voisine de 13 ans.

Jeudi soir, je sors de mes partiels et de ma journée de taff, un peu épuisée nerveusement mais contente avec l’envie de célébrer la fin de cette longue journée.

22h30, je vais donc chez Khaled, l’épicier du quartier, chercher des bulles. Je l’aime bien Khaled, on a souvent des conversations intéressantes sur le RSA, l’entreprenariat, la famille et souvent, on reste quelques temps à discuter. Mais pas ce soir.

Non, ce soir, pendant qu’on papote, quatre mecs entrent dans le magasin. Elle est mini cette épicerie, et surtout, il y a des denrées jusqu’au plafond, il faut limite se mettre de profil pour circuler dans les deux « rayons ». Les mecs entrent. Les trois premiers saluent Khaled et passent derrière moi en s’excusant. Je suis debout, le ventre contre la caisse, en face de mon épicier préféré. Le dernier mec de la bande arrive, me voit, et en passant derrière moi colle son bas ventre sur mes fesses (je sens les boutons de sa braguette de jean), me frotte, en laissant trainer sa main droite sur moi. Sans pression.

Il se passe alors un truc genre inception :

1) Je suis pétrifiée. Je sens que ce mec m’agresse avec sa bite inconnue contre mes fesses.

2) Khaled voit ce que fait le mec. Et voit que je suis pétrifiée.

3) Le mec voit que Khaled le voit et que je sais ce qu’il est en train de me faire. Et voit surtout que personne ne dit rien, ni l’épicier, ni moi.

Voilà typiquement une situation « pile il gagne, face tu perds ».

Et d’une, si je me retourne pour lui hurler dessus ou dégager ses mains dégueulasses, le type va me faire un scandale genre l’innocent indigné « Mais non, je faisais rien que de passer, t’es folle ou quoi, qu’est ce qui te prend t’es parano » etc. En plus, ses potes vont se ramener et à 4 contre moi, je ne sais pas comment ça pourrait tourner.

De deux, Khaled n’a pas réagi. Du coup, je ne sais pas s’il prendra ma défense ou non, ni comment il se positionnera si je me mets à péter un cable contre le frotteur fou.

 Troisièmement, il y a la question de mon état d’esprit : je suis à la fois euphorique et épuisée, et franchement, la féministe en moi était en congés ce soir là, impossible de trouver l’énergie (car il en faut) d’envoyer chier ce trou de balles devant mon épicier opportuniste et les potes bizarres du mec avec tous les risques potentiels que cela comporte.

 Pile, je ne fais rien, il gagne vu qu’il m’a pelotée gratos et sans conséquences. Face, je réagis et je me fais pourrir, sans avoir la certitude d’être soutenue dans ma démarche.

Le must de l’histoire ? Génée, alors que je remballais ma bouteille de champagne et mes bonbecs dans mon sac et saluait Khaled dans un murmure avant de rentrer chez moi, un peu moins  joyeuse, un peu plus en colère, le connard frotteur m’a lancé un « ET BONNE SOIREE MADEMOISELLE », tout fier de sa connerie.

Etre une femme au quotidien, c’est un peu survival of the fittest.