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Les amis quand t’es petit, c’est super important. Tu les appelles le soir alors que t’as passé la journée avec eux, t’échanges des secrets, des pierres grave belles, des fous rires et tout.

Après, tu grandis. Pas forcément dans le même sens parce que pas dans les mêmes conditions. 

Inscrite en lycée privé suite à un déménagement en cours d’année, j’ai fait les classes de première et de terminale avec des mômes qui avaient deux fois le compte en banque de mes parents, à 16 ans. Voyages à toutes les vacances, permis et voiture payés dès qu’ils avaient l’âge, super sapes, super baraque, super vie. Moi, ca me dérangeait pas : non seulement je trouvais chouette de me faire balader en voiture et de participer à des BBQ-piscine dans des maisons d’architecte, mais en plus, mes amis adoraient mes parents, parce que ma mère était le summum du cool, la mère que tous les gosses (de bourges et les autres) rêvaient d’avoir. Jusqu’à la fin du lycée, ça s’est vraiment bien passé. Bien sur, j’en avais ras le cul de leurs sourires gênés quand ils apprenaient que je devais courir bosser dans une boutique de merde, 13-21 heures le mercredi après les cours et puis le samedi aussi, toute la journée. Bien sur, je me sentais pas super à l’aise à table avec leurs parents, étonnés qu’il n’y ait aucun bien immobilier, même pas une place de parking dans ma famille, surpris de savoir que non, on ne partait pas cette année, ou alors chez mamie, pas de sous. Bien sur qu’emballer leurs cadeaux de Noël à 200 balles, dans mon petit uniforme de vendeuse qui puait la sueur et le sandwich triangle du midi, ça me faisait un peu mal. Mais rien de grave. C’était comme ça et puis je les aimais, mes potes.

Après le bac, ça s’est clairement compliqué : tout le monde partait soit en école de commerce privée, soit faire un tour du monde ou s’installer un an à l’étranger (pas en Belgique hein, plutôt aux USA, en Australie et au Japon), soit en classes prépa, avec une préférence marquée pour Khâgne. Moi, je savais pas quoi faire : mes parents ont un CAP et s’ils avaient conscience de l’importance des études supérieures pour avoir un job rémunérateur et pas trop pénible, ils ne disposaient en revanche pas du capital leur permettant de m’aider à la fac, ni à m’y orienter, ni à m’y maintenir, ni à m’en montrer l’intérêt. Dans leur réseau, professionnel ou amical, personne n’avait non plus fait d’études. J’étais la première de ma famille à aller aussi loin à l’époque. Alors, tout le monde m’encourageait mais personne ne pouvait répondre à mes questions, et j’en avais beaucoup trop. 

Résultat : j’ai pris la matière ou j’avais eu une super note au bac et hop, fac d’anglais. 3 mois plus tard, fac de droit, pour quelques jours. A 18 ans, je bossais déjà 20 heures par semaine, depuis 3 ans, du coup, trouver du boulot dans les services et le garder, je savais faire. Et puis ça m’angoissait la fac, je me sentais toute seule et je pouvais pas en parler à mes potes, enfin, à ceux qui n’étaient pas partis à Dubaï. Bref, je laisse tout tomber et je pars taffer comme vendeuse déco, centre commercial de banlieue, CDI, SMIC, tickets resto, temps plein, tout le toutim.

Je m’y sentais mieux qu’à la fac, même si c’était dur et pas très intéressant. Avec les copains du magasin, on faisait des conneries, on s’amusait à voler le truc le plus gros possible (celui qui a réussi à sortir le canapé a gagné, évidemment), on allait boire des bières. Ça me changeait d’ambiance. Alors bien sur, parfois, je trouvais quand même qu’ils étaient lourds et qu’on avait pas énormément de trucs en commun à part le taff, mais c’était chouette. J’ai pris un studio et mes copains d’avant sont revenus.  Pendant un an, ça a été la fête : mon appart s’est peu à peu transformé en un genre de squatt/MJC/salle de répèt’. Tout le monde avait les clés, ça tournait. Et puis certains ont commencé à râler que je veuille me coucher tôt quand je commençais à 7 heures le samedi ou que je rentre fatiguée et pas d’humeur à faire la fête après ma semaine de boulot. Je suis devenue « pas marrante » et « plaintive » alors que bon, bosser 39 heures par semaine dans la vente, c’était PAS LA MORT, me disaient ces potes qui n’avaient jamais travaillé une minute de leur vie. J’ai mis du temps à comprendre qu’on ne partageait plus grand chose à part cet espace de fête et le contenu de mon frigo, que je payais avec ma force de travail. Ils avaient des ambitions, eux, qu’ils clamaient haut et fort et surtout les moyens de les atteindre (dont ils ne parlaient jamais, pour le coup). Ils croyaient fort à la méritocratie, comme tous ceux qui sont à l’abri de jamais y avoir recours. Bref, j’ai vite réalisé qu’il y avait de grandes chances que je les serve toute ma vie, au taff comme à la maison et que ma misère je l’avais méritée ou en tous cas, qu’ils n’en faisaient pas grand cas. 

J’étais dégoûtée et je commençais à avoir envie de cramer des poubelles et des pharmacies. Surtout qu’à l’époque, je bossais plus comme vendeuse mais comme manutentionnaire intérimaire dans une usine de bouffe en boite, genre William Saurin. Je montais aussi des barres de toit sur des Citroen, à la chaîne, dans une vieille zone industrielle de banlieue. Plus je descendais l’échelle sociale, plus je réalisais à quel point mes “potes” étaient en fait des petits bourges complètement aveugles, narcissiques et individualistes. Je les ai lâchés, progressivement, de refus de soirée en embrouilles sur la thune et puis j’ai plus eu de nouvelles, sûrement parce que je sentais un peu trop la gauche vénère, le cambouis et les marques repère.

De ceux-là, il ne m’en reste aucun, quinze ans après. Et tant mieux pour eux, parce que ma vénère s’est pas franchement améliorée avec le temps. Je sais par ma famille que beaucoup sont devenus ce qu’ils devaient devenir : des ingénieurs, des juges, des traders, des assureurs, des patrons, des propriétaires de maisons d’archi et de voitures de luxe. Ils sont toujours amis entre eux apparemment. Leurs enfants (oui, ils peuvent en faire sans craindre de pas être en mesure de leur acheter le goûter ou qu’on les leur enlève pour raisons économiques) jouent ensemble, dans leurs grands jardins. Ils iront sûrement dans les mêmes écoles, dans les mêmes lycées et peut être qu’ils rencontreront une fille de pauvres, dont les parents pensaient que les fréquentations changeraient tout, sympa mais coléreuse, une bonne élève sans ambitions, qui vit de petits boulots dans des apparts minuscules, qui voyage pas, qui s’habille au marché. Ils seront peut être amis jusqu’à ce que le niveau de vie, le patrimoine, le capital scolaire et culturel et toutes les opportunités qui vont avec, ne les séparent.

Rien de telle que la classe sociale pour mettre fin à une amitié sincère. Enfin si, en fait : il y aussi l’orientation sexuelle, le genre, l’état de santé, l’engagement politique… A venir.

[EDIT : Il semble que le message n’ait pas été suffisamment clair.

Oui, c’est déjà bien et en même temps, cette campagne, de par les lieux qu’elles visent explicitement et surtout exclusivement est problématique en termes d’oppression race/classe.

Oui, cette campagne (si elle fonctionne un tant soit peu) va permettre à des femmes (celles qui empruntent le métro ayant sensiblement le même profil) de ne pas être agressées. Je m’en réjouis. 

Pour autant, elle me gêne car elle désigne, pour tous les autres, un responsable idéal et les dédouane d’un même mouvement. Elle alimente ainsi les stéréotypes racistes et anti-pauvres, population qu’elle vise exclusivement que ce soit par les lieux dans lesquels elle est déployée comme par la forme qu’elle prend (« psst, t’es charmante », qui croyez vous que les voyageurs imaginent parler, lorsqu’ils lisent cette expression sur les affiches, un cadre ?). Ceci étant clarifié, bonne lecture. ]

[Edit 2 : 17 mails d’insultes reçus en quelques heures, les commentaires sont donc fermés pour le maintien de ma santé mentale] 

Lundi a débuté la campagne d’affichage du gouvernement contre le harcèlement dans les transports en commun, via la RATP. Plein de trucs gênants. A commencer par la désignation d’un Nous les gentils et d’un Eux les harceleurs, au moins en ce qui concerne les transports en commun franciliens, espace visé par cette campagne.

Déjà, ces affiches me font vaguement penser à un mec qui essaierait de boucher un tuyau plein de fuites avec ses petites mains douces. Si tu ne bouches pas tous les trous en même temps, ça ne marche pas, ça continue de fuir.

Les trous en question, ici, sont les différentes facettes du harcèlement et de la violence envers les femmes : dans le cadre privé, l’espace public (dont les transports en communs mais aussi la rue, la voiture et également les clubs de sport, les boites de nuit, les centres commerciaux), la sphère professionnelle. Pour rappel, l’enquête ENVEFF IDF de 2000 – ça date mais l’enquête cadre de vie et sécurité est analysée par Alain Bauer, dont je doute fort de la probité –  nous indique que, dans les douze mois précédant l’enquête :

– une Francilienne sur cinq a été victime de harcèlement verbal[1]  dans l’espace public

– Plus d’une sur dix a été suivie, pelotée, victime d’un exhibitionniste dans l’espace public

– 4% ont été victimes d’injures ET d’agressions sexuelles dans l’espace public

Le phénomène est prégnant, durable, et répété (et concerne davantage les franciliennes que les Françaises dans leur globalité). Les femmes sont harcelées (« gratuitement » dit-on pudiquement pour parler de toutes les agressions à but non lucratif envers des femmes qui n’ont rien mérité, peu importe leur comportement ou leur apparence) davantage que les hommes et ce, dans tous les espaces. Lorsqu’il s’agit d’agressions à caractère sexuel, tous espaces confondus, 99% des agresseurs sont des hommes.

Sauf que les violences dans l’espace public ne concernent pas que les transports en commun. En fait, elles se produisent d’abord dans la rue (38%) puis dans la voiture (18%) et juste derrière dans…les transports en commun (17%). Comment, du coup, comprendre la volonté gouvernementale de ne s’adresser qu’à ceux qui empruntent les transports en commun ? Comment expliquer que le gouvernement choisisse d’aborder ce sujet par le petit bout de la lorgnette ?

De même, si j’admets que les outils de lutte contre le phénomène des violences faites aux femmes doivent être différents, à quoi sert de se focaliser sur les violences commises dans la partie « transports en commun » de l’espace public, occultant les autres éléments de cet espace (cités plus haut) ainsi que celles qui se produisent dans la sphère privée (1/4 des femmes victimes de violences psychologiques dans le couple, la même pour les violences au travail) et professionnelle ? Mais non, on verra ça plus tard, le gouvernement choisir de lutter contre le harcèlement dans les transports en commun et donc sur les femmes agressées et les hommes agresseurs, qui les utilisent. Soit.

Cela pose la question fondamentale de qui harcèle dans les transports en commun et donc qui les utilise, puisque ce sont ces agresseurs là que le gouvernement souhaite cibler. Pas beaucoup de sources sur ce thème, hélas, sauf une étude de l’INSEE qui ne prend en compte que les trajets domicile/travail  (et qui donc ne me dit pas si ces gens empruntent également les transports pour d’autres types de déplacements) et une enquête un peu moisie – sondage, par téléphone – conduite par l’opérateur privé de transports Keolis, en 2007. Partons là-dessus, par défaut.

Au moment de cette enquête, il y a un poil plus de femmes (55% des usagers réguliers) que d’hommes qui empruntent les transports en commun. Parmi les usagers, on compte une moitié de Parisiens, 60% d’inactifs (hors retraités), d’ouvriers et d’employés. Une majorité, donc. Si on suit Keolis, on a donc un usager-type des transports qui serait plutôt de catégorie socio-professionnelle employé/ouvrier/inactif non retraité, de 18 à 49 ans (pour 60% d’entre eux).

En résumé, le gouvernement via la RATP s’attaque aux agresseurs et harceleurs qui agissent dans les transports en commun parisiens, plutôt qu’au harcèlement de rue ou même de voiture, qui concerne plus de femmes et des femmes au profil différent – pas que des urbaines. Le gouvernement choisit également de s’intéresser au harcèlement de métro plutôt qu’à celui de la sphère conjugale et professionnelle ainsi qu’à celui qui se produit dans la rue et dans la voiture, pourtant numériquement plus important.

En quoi c’est raciste ? Méprisant envers les pauvres ? Grave relou, en d’autres termes ? On sait que les racisés (personnes perçues comme non-blanches, immigré(e)s ou descendant(e)s d’immigré(e)s) sont majoritaires dans les catégories socio-professionnelles citées. On sait aussi que ces catégories concentrent plus de la majorité  des personnes pauvres (moins de 803€ par mois lors de l’enquête, pour une personne seule, après impôts et transferts sociaux). Du coup, on s’attaque avec cette campagne aux pauvres, racisés, franciliens.

Ce que j’essaye – péniblement, j’en conviens – de dire, c’est qu’en s’attaquant exclusivement et publiquement aux harceleurs des transports, le gouvernement français crée une catégorie spécifique : les usagers de ces services, qui se trouvent être souvent des pauvres et/ou des racisés. Cette campagne permet de créer un « Eux les harceleurs » et donc un « Nous les non-harceleurs-pipou-gentils » très pratique. Si vous êtes un homme blanc, cadre ou profession intermédiaire, aisé, véhiculé, vous n’êtes clairement pas visés par cette campagne d’affichage. Le harcèlement, ce n’est pas Vous, c’est Eux, vous pouvez dormir tranquille.

C’est. Très. Gênant.

PS1 : En fait, c’est vous, hein. Au travail, dans le cadre universitaire ou quand vous vous torchez avec le consentement sous prétexte que la fille vous a allumé, a la tête dans un sac plastique ou vous a souri dans l’open space, mébon.

PS2 : Je cherche à reproduire cet article avec le harcèlement de rue, qui concerne, cette fois, 38% des agressions verbales et/ou sexuelles. Il me semble cohérent de postuler que les hommes qui squattent la rue – communément appelés les streets bites – sont, là aussi, surtout des pauvres et/ou des racisés. Qui aimerait stationner – fut-ce gratuitement- sur les trottoirs et dans les halls alors qu’il pourrait aller au cinéma ? Au resto ? En soirée ? Ceci étant, je ne parviens pas à trouver des stats sur l’occupation de l’espace public non commercial selon la classe et la race sociale. Je suis preneuse de vos liens sur la question.

PS3 : si vous voulez vous convaincre que la critique du harcèlement de rue est raciste et toujours dirigée contre les non-blancs, il y a de quoi faire : emission de France Inter, le docu de la belge Sophie Peteers sur fdesouche, etc

[1] C’est-à-dire des insultes et des agressions verbales

Je vais participer à la Marche de la dignité, samedi. La rédaction du site Contre-attaques m’a demandé d’écrire un billet pour expliquer mes motivations. Ce que j’ai fait, avec joie. On vous attend, nombreux, samedi 31, à 14 heures à Barbès.

Pour lire le billet, c’est ici ============= http://contre-attaques.org/magazine/article/pourquoi-en

A samedi !

Hier, un mec armé d’un cutter, d’une Kalash, d’un gun et d’autres joyeusetés du genre s’est mis à agresser les passagers d’un Thalys. Torse nu, il tire des coups de feu dans le wagon et touche un voyageur à la gorge. Un premier pékin tente de le désarmer en sortant des toilettes, en vain. Deux militaires américains – un rentre d’Afghanistan, l’autre est dans l’Air Force – parviennent à le maitriser. Il est arrêté, les passagers sont pris en charge sur le plan psychologique. Les journalistes débarquent, Bernie Cazeneuve aussi et Jean Hugues Anglade voit son agenda booké pour les trois prochains mois, ce qui ne lui est pas arrivé depuis le finale de Braquo.

Twitter, 13 heures du mat’ : j’en vois qui sont scandalisés que les employés du Thalys se soient enfermés dans une mini-cabine et n’aient pas ouvert quand les passagers terrifiés tambourinaient à la porte. D’autres hurlent à l’humanité dépravée, au sein de laquelle toute empathie a  définitivement disparu, que fait la police, pourquoi personne n’est intervenu, inadmissible, heureusement qu’il y avait des GI’s en goguette. Et vas-y que ça part en « mais moi, si j’avais été là, j’aurais au moins ouvert la porte pour protéger les enfants/les handicapés/ceux qui ont une carte Vermeil ». Et « mais quand même, ils auraient pu faire quelque chose, c’est ce que j’aurais fait, c’est clair ». Et des « mais c’est HUMAIN, on ne peut pas laisser des gens en danger se débrouiller face à un mec armé jusqu’aux dents, faut être solidaires ».  Et aussi « non-assistance à personne en danger, c’est criminel ».

Du coup, ça me fait doucement marrer – d’autant plus que personne n’est mort et que par ailleurs, il n’avait pas l’air d’avoir bien suivi sa formation de terroriste, le mec. En fait, ça me rappelle la bonne dizaine de fois où on m’a agressée dans le métro/RER/bus/Noctilien et où personne n’a bougé d’un poil, alors qu’apparemment les trains – les Thalys en tous cas – sont remplis de héros ordinaires qui ne demandent que ça, d’intervenir.

2010 : Nogent sur Marne, 22h00, j’attends le bus. Il y a une dizaine de personnes qui poireautent avec moi, j’ai mes écouteurs, je m’en bats, je m’adosse à un poteau et j’écoute Booba. D’un coup, je sens que quelqu’un m’attrape par derrière, par la taille puis par les cheveux, et pose un truc froid contre ma gorge. Le mec m’insulte (je vous passe les détails, c’était pas super original), me dit que si je bouge ou si je crie, il me plante. Qu’il veut juste toucher mon cul de pute et que je la ferme. Je suis en panique, je fais ce qu’il dit, je bouge pas, mais je jette mon meilleur regard de Bambi au jeune mec de l’autre côté du poteau. Il me regarde dans les yeux, prend un air désolé – le même que font les gens quand il y a un type qui fait la manche mais qu’ils ne veulent rien donner –  et se remet à trainer sur FB. De l’autre côté, dans mon champ de vision, il y a un type d’une quarantaine d’années, plutôt baraque, en pantalon à pinces beige. Nos regards se croisent et l’espace d’une minute, je crois qu’il va intervenir mais non, il se déplace et va vérifier à quelle heure arrive le bus.

2011 : Je rentre un peu bourrée en Noctilien. Habituée du truc, j’ai enfilé un leggings et un vieux sweat Adidas par-dessus ma robe, histoire de pas devenir un appeau à connards de nuit. Je m’asseois dans un espace à quatre et j’écoute Booba – oui, encore. Deux bolosses arrivent, me soulent, exigent que j’enlève mes écouteurs pour écouter leurs conneries, proposent que je les suce tous les deux vu que le trajet est long et que d’façon y a que les putes qui prennent le bus pour rentrer en banlieue seule à 1h30 du mat, donc bon, tu vas pas faire chier. Je me lève, je vais voir le conducteur, je me plains qu’ils m’emmerdent, qu’il faut intervenir. Le mec, un peu embêté, jette des coups d’œil flippés dans son rétro et me dit que le mieux c’est de descendre et d’attendre le prochain, qu’il  est tout seul et que les autres sont deux et à 4 grammes, qu’il peut rien faire à part appeler la sécu RATP, mais à cette heure-là ça va prendre un moment. Les gens du bus s’en battent les couilles.  Je descends et j’attends le prochain Noctilien, toute seule, à Montreuil, pendant 50 mn en pleine nuit, en remerciant le ciel que les mecs ne soient pas descendus avec moi.

2011, encore : je vais chez ma daronne, dans le 77, une heure de RER A, c’est l’été et la nuit vient de tomber. Le wagon est plein (j’ai pris la dernière place assise) et c’est surtout des bonhommes qui lisent et quelques couples de touristes, vu qu’y a Disney au bout de la ligne. Deux mecs complètement pétés, bouteille de sky Leader Price à la main, entrent et gueulent sur les gens assis pour avoir une place. Pas de problèmes, un couple flippe direct et change de wagon. En face de moi, dans un espace pour deux, il y a un mec, la trentaine, genre Pakistanais, qui n’a l’air de rien biter. Les mecs bourrés commencent à l’insulter salement, façon racistes des grands soirs, et menacent publiquement de lui ouvrir la gorge avec le tesson dès qu’ils auront fini la bouteille.  Du coup, comme il a pas l’air de comprendre que ça devient chaud, je lui fais signe le plus discrètement possible de dégager, avant qu’il lui arrive des embrouilles. Il pige pas, me regarde avec des grands yeux, observe les mecs et finit par capter et se casser au niveau de Val de Fontenay. Au moment où il change de wagon, les mecs ont fini la bouteille, le poursuivent et lui lancent le sky à la tête juste avant qu’il ne s’engouffre dans la voiture de devant. Les bourrés sont vénères, s’en prennent à moi, m’insultent, l’un d’entre eux me tient par les bras pendant que l’autre me crache des énormes mollards sur le visage en continuant de m’injurier comme la dernière des merdes. Noisiel, ils se rendent compte qu’ils sont arrivés, me mettent deux baffes, crachent encore, me traitent de sale pute à pakpak, descendent en tapant sur la vitre. Je suis par terre, j’ai le visage plein de crachats et de larmes, je suis choquée et en colère, genre je vais en buter un.  Alors pendant les quatre stations qui me séparent de ma destination, j’engueule les passagers. Que des mecs sauf deux. Tout le monde pépouze derrière son 20 minutes ou son Tolkien fait genre de ne pas avoir vu ou entendu la scène et d’ailleurs ils ne me voient toujours pas, alors que je me suis relevée et que je les engueule bien fort au milieu du wagon. Je sors des arguments de merde parce que j’en ai ras le cul, genre « je pourrais être votre meuf, votre sœur, votre cousine » et « putain mais vous avez aucun respect pour vous-mêmes » et des conneries du genre. Pas de réaction à part quelques regards gênés. Ma mère vient me chercher au RER, je suis en larmes, j’ai 17 de tension et des glaires plein les sourcils.

2013 : je rentre d’une soirée, métro 8 jusqu’à l’appart, cette fois Kaaris dans les oreilles, parce que le rap ça rend invincible un peu. Répu. Un mec rentre, je suis debout au fond, vers la porte, c’est le dernier métro, y a du monde. C’est un type normal avec les yeux un peu fous, je le vois mais je fais genre que non et je me concentre sur Zoo, parce que quand même c’est cool. Il bouge les gens, vient se coller en face de moi, me chuchote un truc salace dans l’oreille, tellement fort que je l’entends à travers les écouteurs. Je lui dis de dégager avec ma meilleure tête de super-babtou-ghetto-du-dernier-métro. Il s’en bat, cale ses deux mains sur la vitre pour m’enfermer, continue les insultes, colle sa braguette contre mon jean, se frotte, rien à foutre. Je demande tout fort : est-ce que quelqu’un pourrait m’aider, là ? Il y a un blanc dans les conversations autour de moi, mais genre, une demi-minute. Tous semblent avoir évalué en deux-deux le ratio risques/avantages d’une intervention – ne serait-ce que tirer le signal d’alarme – et avoir décidé que j’avais qu’à me démmerder, que c’était pas si grave un mec qui frotte sa bite contre une inconnue en l’insultant. Pareil, je finis par descendre du métro en mode samourai, c’est-à-dire par surprise, au moment où le signal retentit, et je finis mon trajet à pieds.

Je m’arrête là parce que si vous avez tout lu, vous avez compris le principe, mais je pourrais continuer. Je pourrais aussi lancer un appel à témoignages à toutes mes potes qui ont pour pratique de prendre les transports tard – ou pas – et de se promener dans la rue ou le métro, comme SI ON AVAIT LE DROIT D’ETRE LA ET DE SE CROIRE EN SECURITE DANS LES SERVICES PUBLICS. Les mecs – bah oui, que des mecs, déso – des exemples que j’ai donnés n’étaient pas armés, sauf ceux avec la bouteille et encore. Et personne n’a bougé. PER-SONNE. Je sais que ça fait cliché, mais tout le monde s’est retranché derrière son journal, FB, ses écouteurs ou la dernière daube de Marc Levy. Tout le monde a prié dans sa tête pour que ça cesse vite, que les agresseurs s’en aillent d’eux-mêmes, qu’il n’y ait plus besoin de faire semblant de ne rien voir, alors qu’on est un groupe de personnes enfermées dans 30m2 et que l’un d’entre nous (ou plus vraisemblablement l’une d’entre nous) est agressé (e) et que peut-être – éventuellement- si on s’y met à dix, le mec va se barrer.

Du coup, vos conneries de héros et de ha-bah-moi-c’est-clair-j’aurais-réagi-direct-non-assistance-à-personne-en-danger-tribunal-populaire-de-l’héroisme-ordinaire, ça me fait bien gerber. Cordialement.

Pile ils gagnent, face tu perds

Publié: 10 février 2014 dans La vraie vie, Politique

Une histoire qui pourrait aider à comprendre comment ça se passe, au jour le jour, pour toutes les femmes, même ta mère, ta vieille tante Ursule et ta petite voisine de 13 ans.

Jeudi soir, je sors de mes partiels et de ma journée de taff, un peu épuisée nerveusement mais contente avec l’envie de célébrer la fin de cette longue journée.

22h30, je vais donc chez Khaled, l’épicier du quartier, chercher des bulles. Je l’aime bien Khaled, on a souvent des conversations intéressantes sur le RSA, l’entreprenariat, la famille et souvent, on reste quelques temps à discuter. Mais pas ce soir.

Non, ce soir, pendant qu’on papote, quatre mecs entrent dans le magasin. Elle est mini cette épicerie, et surtout, il y a des denrées jusqu’au plafond, il faut limite se mettre de profil pour circuler dans les deux « rayons ». Les mecs entrent. Les trois premiers saluent Khaled et passent derrière moi en s’excusant. Je suis debout, le ventre contre la caisse, en face de mon épicier préféré. Le dernier mec de la bande arrive, me voit, et en passant derrière moi colle son bas ventre sur mes fesses (je sens les boutons de sa braguette de jean), me frotte, en laissant trainer sa main droite sur moi. Sans pression.

Il se passe alors un truc genre inception :

1) Je suis pétrifiée. Je sens que ce mec m’agresse avec sa bite inconnue contre mes fesses.

2) Khaled voit ce que fait le mec. Et voit que je suis pétrifiée.

3) Le mec voit que Khaled le voit et que je sais ce qu’il est en train de me faire. Et voit surtout que personne ne dit rien, ni l’épicier, ni moi.

Voilà typiquement une situation « pile il gagne, face tu perds ».

Et d’une, si je me retourne pour lui hurler dessus ou dégager ses mains dégueulasses, le type va me faire un scandale genre l’innocent indigné « Mais non, je faisais rien que de passer, t’es folle ou quoi, qu’est ce qui te prend t’es parano » etc. En plus, ses potes vont se ramener et à 4 contre moi, je ne sais pas comment ça pourrait tourner.

De deux, Khaled n’a pas réagi. Du coup, je ne sais pas s’il prendra ma défense ou non, ni comment il se positionnera si je me mets à péter un cable contre le frotteur fou.

 Troisièmement, il y a la question de mon état d’esprit : je suis à la fois euphorique et épuisée, et franchement, la féministe en moi était en congés ce soir là, impossible de trouver l’énergie (car il en faut) d’envoyer chier ce trou de balles devant mon épicier opportuniste et les potes bizarres du mec avec tous les risques potentiels que cela comporte.

 Pile, je ne fais rien, il gagne vu qu’il m’a pelotée gratos et sans conséquences. Face, je réagis et je me fais pourrir, sans avoir la certitude d’être soutenue dans ma démarche.

Le must de l’histoire ? Génée, alors que je remballais ma bouteille de champagne et mes bonbecs dans mon sac et saluait Khaled dans un murmure avant de rentrer chez moi, un peu moins  joyeuse, un peu plus en colère, le connard frotteur m’a lancé un « ET BONNE SOIREE MADEMOISELLE », tout fier de sa connerie.

Etre une femme au quotidien, c’est un peu survival of the fittest.

Je vois passer des tweets sur le sexisme au travail cet aprèm. A ce qu’il paraît 80% des femmes ont déjà été victimes de sexisme au travail. Dans mon parcours de fille un peu paumée, qui cravache depuis ses 18 ans en temps plein, j’ai bossé dans l’industrie et le tertiaire, à des postes et dans des environnements de travail variés, dont voici un petit florilège. Le top étant quand même la domination sexiste vécue récemment en milieu universitaire. Celle-là pique très fort.

Industrie :

En tant que monteuse de barres de toit sur des voitures à la chaîne, j’ai dû subir les réflexions salaces de mon N+1, un boutonneux fan de tunning, qui venait me susurrer dans l’oreille des cochonneries alors que j’avais les bras en l’air, les pouces en sang sur les bagnoles et que je devais être ô combien sexy dans mon bleu de travail trop grand. Et vas-y que je te murmure des « tu sais, si tu veux être reprise ici, je peux t’aider, avec les atouts que tu as…Viens me voir, je sais comment ça se passe, on en parle après le travail dans un coin tranquille ». A l’époque, je galérais grave, j’étais en intérim, j’allais régulièrement piquer du lait et des coquillettes chez mes parents, bref, je ne pouvais pas me permettre de perdre ce taff alors je me taisais et je faisais comme si j’entendais pas.

Heureusement, rapidement après, j’ai trouvé une mission d’ouvrière pour une boite sous-traitante de Diadermine. Encore à la chaine. Encore dans une zone industrielle dégueulasse de banlieue. A la pause du midi, on allait tous chez Leader Price acheter des sandwichs triangle à 1,50€(ceux qui ont le même gout que tu prennes thon ou poulet). Le contremaitre de cette usine-là me changeait de place tous les jours. Et puis il m’a staffé à une chaîne ou il fallait fermer des pots de crèmes hydratante de 6h à 15h. Il a raconté a tout le monde, tout fort, que « les meufs à gros seins allaient bien sur ces postes là parce que ça demandait de la force dans les pecs ». Et tous ces gros porcs de se marrer bien haut.

Restauration/Hôtellerie :

J’ai tellement d’anecdotes que ça me bousille la tête. En tant que serveuse, les mains au cul fréquentes, les blagues salaces sur ton physique alors que tu débarrasses leurs assiettes pleines de merde….En barmaid, les mecs qui essayent de te peloter les seins, qui claquent des doigts ou qui commentent ton cul avec leurs potes en attendant leur Pina. Le seul avantage, quand t’es barmaid en club, c’est que t’as un petit pouvoir : tu peux les ignorer et les faire attendre leurs cocktails trois plombes. Petite vengeance. Bien sûr, dans ces secteurs, surtout dans les bars de nuits, on te fait porter des t-shirts trois fois trop petits parce que c’est sexy, des boots, des poumpoumshorts, c’est à quel patron mettra le plus à profit ton physique pour sa gueule.

En hôtellerie, tu ne comptes plus les clients VRP qui te proposent de venir boire un verre dans leur chambre. Ou qui t’appellent pour que tu leur montes un Jack sec, « exceptionnellement. Et j’insiste pour que ce soit vous ». Bon là, tu lui fais monter son verre par Boubacar le veilleur de nuit, en général ça les calme, surtout s’ils lui ouvrent à poil.

Hôtesse (entreprise et évènementiel):  

Alors là, c’est simple, on te recrute d’abord au physique. A un entretien collectif pour une grande boite d’hôtesse, ils ont viré toutes les moches, les vieilles, les mal sapées et les grosses dès la première session. Tu fais vestiaire, tu te fais draguer par de gros lourdauds avinés qui viennent pour les 50 ans de leur boite de merde, tu te prends des mains au cul (encore), des réflexions sur ton tailleur, ton chignon et tes talons qui font très « secrétaire de porno » askiparait.

Quand je bossais pour de grands cabinets d’avocats, c’était pire. Le mec que tu assistes, un avocat junior qui a encore du lait qui lui sort du nez, te traite comme sa bonniche, mais t’exhibe dans les réunions, en insistant pour que tu serves le café à toute la table. Et il se trompe de prénom. EXPRES. Genre ça fait deux semaines que tu bosses pour ce connard et il continue à t’appeler Vanessa. Et quand enfin tu prends sur toi pour lui rappeler que ce n’est pas ton prénom, il te claque un « oui, enfin, c’est pareil, hein » et continue avec son Vanessa. A pleurer.

Social :

La partie islamophobe des lecteurs partiront surement du principe que les réflexions sexistes que je me prends dans le secteur social, vu que je bosse avec 75% d’hommes musulmans viennent d’eux. Raté trou de nez, elles viennent de mes collègues hommes blancs. Et des partenaires. Toujours à s’étonner que ma collègue et moi sachions écrire, réfléchir, construire des projets d’envergure. Et qu’on ne soit pas terrifiées par tous ces islamistes terroristes violeurs en puissance auprès desquels on travaille, juste elle et moi.

Milieu universitaire :

Alors là, c’est le pompon. Comme quoi, tout comme les violences conjugales, le sexisme, c’est pas qu’une affaire de pauvres sous-éduqués. Y a qu’à voir la composition du parlement ou des grandes entreprises ceci dit. Bref j’ai eu un prof l’année dernière qui voulait me la coller sur la joue. Clairement. J’ai refusé de voir ces avances (trop flattée d’être approchée par un chercheur, un vrai, un avec un doctorat), ces poèmes, ces emails envoyés à minuit pour savoir ce que je lisais etc. J’ai rien voulu voir. Jusqu’au jour où il m’a carrément pris la main après ma soutenance de mémoire. Ce mec m’a noté (très bien, d’ailleurs) deux UE sur 10. Et a fait partie de mon jury de mémoire. J’ai eu ma licence major de promo, mention très bien mais à cause de lui, à cause du doute qu’il a instillé dans ma tête, ce diplôme ne vaut plus rien à mes yeux. Et s’il m’avait bien notée juste pour pouvoir me choper, hein ? Et si je ne valais pas autant en fait ? Et si c’est ma faute ? Et si c’est moi qui ai tout imaginé ? Avec des « si », on met des connards de profs en bouteille. On devrait, en tous cas.

Ah oui, et mon psy m’a demandé s’il pouvait voir des photos de moi en tenue sexy. Mais bon c’est pas du travail.

Il y a du chemin Morray.

J’attends avec impatience la shitstorm et les malestears qui vont suivre ce billet. Des bisous quand même.