Archives de août, 2016

Je ne lis pas assez de théoriciennes féministes et ça me fait régulièrement culpabiliser. Je trouve souvent ces écrits trop compliqués pour mes faibles bases théoriques, j’ai peur de ne pas ou de mal les comprendre, ou d’être obligée de lire avec Wikipedia ouvert pour appréhender, même vaguement, des concepts qui me sont inconnus.

C’est avec les mêmes craintes que j’ai commencé la lecture de Femmes de droite, d’Andréa Dworkin. Je savais, grâce à mes féministes sures, que si l’ouvrage et son autrice avaient beaucoup été critiqués, ils restaient essentiels aux mouvances féministes radicales. Je m’attendais, assez naïvement, à ce que le titre corresponde plus précisément au contenu : je souhaitais surtout comprendre comment une femme peut être de droite en dépit de sa position dominée, et ce quelle que soit la classe sociale à laquelle elle appartient. Je voulais comprendre si l’adhésion des femmes au patriarcat et à ses modalités de fonctionnement résultaient d’un choix stratégique ou étaient plutôt les produits d’un refus de regarder le système patriarcal en face.

Finalement, ce n’est pas de cette manière que Dworkin amène son développement : plutôt que de décrire les mécanismes qui conduisent les femmes à soutenir l’antiféminisme, la misogynie et l’organisation patriarcale dans son ensemble, elle choisit de présenter la condition des femmes dans cette organisation sociale particulière. Elle décide que c’est en dévoilant les mécanismes de domination et leurs conséquences sur les femmes en tant que classe que ses lecteurs comprendront d’eux-mêmes les motivations et les stratégies des femmes de droite. Pari gagné, en ce qui me concerne.

Billet pour discuter, et aussi pour cesser d’avoir peur de poser des questions, par crainte d’avoir mal compris, de se tromper publiquement. Nombre d’écrits féministes sont complexes, voire difficilement accessibles. Je crois pourtant fermement que ce sont nos erreurs (de lecture, d’interprétation…) qui provoquent les débats salutaires dont nous avons besoin. 

Chapitre 1 : la promesse de la droite extrême

Dès les premières phrases, Dworkin réfute un des stéréotypes les plus répandus et tenaces sur les femmes (je ne vais pas répéter « femmes en tant que classe » systématiquement, mais c’est bien toujours de cela dont parle l’autrice, pas de La Fâme essentialisée) : nous sommes naturellement conservatrices. Si nous le sommes, c’est en raison de nos capacités reproductives. Les femmes, (et c’est, à mon sens, le postulat de Dworkin le plus essentiel et le plus difficile à accepter, non qu’il soit faux mais la violence qu’il porte provoque une légitime répulsion à l’adopter) dans un système patriarcal n’ont que deux fonctions : être baisées et produire des bébés.

Produire des bébés, fonction principale des femmes, fait de nous des être étriqués, aux vies minuscules et étouffantes, toute notre énergie étant concentrée sur la reproduction de la société, via la ponte régulière d’enfants, mâles si possible. Nous voilà puritaines, soumises, dénuées d’humour, de rêves, d’intelligence créatrice. Ce stéréotype – que Dworkin appelle malicieusement commérage1 – peut être facilement illustré par les partisans de la domination masculine : les femmes acceptent leur rôle, et celui-ci est bel et bien « naturel » puisqu’elles ne cherchent ni à s’en écarter, ni à le transformer. D’ailleurs, celles qui osent le faire (féministes, lesbiennes…) ne sont plus vraiment des femmes, ou alors dénaturées. Les femmes en tant que classe n’ont de valeur que par leur mise à disposition sexuelle et reproductrice et leur absence de révolte ou de réaction à ce fait de nature contribue à le légitimer.

Dworkin montre alors que la soumission des femmes – et pas seulement celles de droite – dans un système de domination masculine est un comportement de protection, pas une preuve d’une supposée « nature » féminine. Elle maintient que toutes les femmes savent que résister au contrôle masculin, c’est s’exposer encore davantage « au viol, aux coups, à l’ostracisme ou à l’exil, à l’enfermement à l’asile ou en prison, à la mort ». Si les jeunes filles regardent d’un œil effrayé leurs mères, obéissantes et passives, désespérées et contraintes, elles ne résistent pas longtemps aux structures sociales qui les accablent et « sont forcées d’apprendre à se conformer si elles veulent survivre ».

Les femmes en tant que classe savent – pas d’instinct, évidemment, mais par socialisation, observation, transmission- les risques inhérents à leur condition : violences physiques, économiques, sexuelles, relégation, exploitation, meurtre. Les nombreux témoignages, à travers le temps, de ces traitements inhumains systématiques devraient avoir marqué les esprits. Ce n’est pourtant pas le cas, ils sont réduits à des exceptions, sombrent rapidement dans l’oubli, sont l’objet de remise en doute collective de leur véracité car ni les hommes ni les femmes ne reconnaissent ces dernières comme des être humains. Si ces réalités sont occultées, c’est bien parce que la vie des femmes – et à fortiori leur parole – n’a aucune valeur dans une société patriarcale. Or pour reconnaître les souffrances d’une personne, il faut d’abord l’admettre comme membre de la communauté humaine, digne d’intérêt et de compassion. Ce n’est pas le cas de la classe des femmes, objets réduits à deux fonctions uniques et auxquels la classe des hommes dénie humanité, sensibilité et valeur.

Quel rapport avec la droite extrême évoquée en titre du chapitre ? Quelle est cette promesse faite à la classe des femmes ? La droite américaine contemporaine propose aux femmes d’encadrer, à défaut de limiter, la violence à laquelle elles sont exposées. Elle leur propose d’abord une structure, des règles, des justifications, leur permettant de comprendre le monde duquel leur position sociale les maintient à l’écart, de prendre connaissances des règles auxquelles ne pas déroger et ainsi de maximiser leurs chances de survie.

Elle leur propose un abri : puisque la condition des femmes leur fait craindre – à juste titre – de se retrouver seules, à la rue, à la merci d’autres hommes inconnus, la droite contemporaine « prétend protéger le foyer et la place qu’y occupent les femmes . Mieux vaut n’être violée, battue et engrossée par un seul homme, dangereux mais connu que par mille étrangers. Mieux vaut subir ces violences contre un toit sur la tête que d’errer dans les rues à la merci de tous.

Elle leur offre également l’illusion de la sécurité : chaque femme sait -et ce n’est pas sans nous rappeler nos fréquents débats sur notre place ou non-place dans l’espace public- qu’un sourire, un geste, une attitude « peut entraîner un désastre, une agression ». La droite promet alors d’en protéger les femmes : si elles obéissent, si elles se soumettent, il ne leur arrivera rien.

Enfin, la droite américaine propose aux femmes l’amour. Pour être aimées, pour mériter une forme d’affection en dépit de leur valeur quasi-nulle en tant qu’être humain, de leur intellect rabougri, de leur défaut d’idées et de talents, les femmes doivent obéir, être baisées et enfanter aussi souvent que ce sera exigé d’elles. Cette obéissance, cette soumission, qui les privent de leur liberté et de leur individualité, sont des conditions non négociables : elles rendent les femmes « aimables », autant que faire se peut. En retour, les hommes sont censés leur assurer la protection économique indispensable à leur survie. Lorsque les hommes mortels ne remplissent pas cette part du contrat, la droite américaine chrétienne oriente alors l’amour des femmes vers un autre homme : Jésus, « frère compatissant, le seul homme auquel on peut se soumettre absolument sans risques de viol ou de violences ».

Finalement, la droite américaine, dirigée par les hommes, repose sur la peur (légitime, au regard de leurs conditions de vie) et l’ignorance dans lesquelles sont maintenues les femmes. Elles n’ont d’autre choix que de reporter leur colère, leur amertume et leur haine, non contre ce système qu’elles craignent de remettre en question par peur de mourir ou de subir des violences encore plus grandes, mais contre ceux et celles qui sont les plus éloignés d’elles. Elles deviennent des femmes de droite, des nationalistes, des militantes anti-avortement, des activistes racistes, homophobes, des défenseures de l’ordre social patriarcal et raciste, et orientent leur haine et leur ressentiment vers ceux et celles qui dérogent à ses règles ou tentent de s’en extraire.

« Elles le font pour ne pas tuer leur père, leur mari, leurs fils, leurs frères, leurs amants, les hommes avec qui elles ont des rapports intimes, les vraies sources de leur désespoir . La crainte d’un mal plus grand encore et le besoin d’en être protégées intensifient la loyauté des femmes envers des hommes, qui demeurent, même s’ils sont dangereux, au moins des quantités connues ». C’est ainsi qu’au delà des garanties qu’offre la droite américaine, ce courant politique propose également aux femmes la redirection de leur colère vers des groupes marginalisés, fluctuants selon les contextes (juifs, homosexuels, indigènes…) et permet ainsi d’étouffer les embryons de révolte que pourrait faire éclore leur haine.

Dworkin conclut ce chapitre sur une note d’espoir, elle qui est pourtant « pessimiste radicale » : seuls le débat public et les affrontements permettront à ces femmes de mettre des mots sur leur vécu de dominées, de choses assujetties aux désirs et à la volonté des hommes auxquels elles obéissent depuis trop longtemps. La colère peut mener à la révolte et la révolte peut transformer des ennemies en camarades, luttant ensemble « pour une survie personnelle et collective qui ne soit pas fondée sur le mépris de soi, la crainte et l’humiliation mais sur l’autodétermination, la dignité et l’intégrité authentique ».

Vivement.

1Chacun sait pourtant que les hommes ne produisent ni ragot ni commérage mais bel et bien des idées, des opinions, des théories.