Campagne contre le harcèlement de transports : l’arbre qui cache la forêt raciste et anti-pauvres

Publié: 12 novembre 2015 dans La vraie vie, Politique

[EDIT : Il semble que le message n’ait pas été suffisamment clair.

Oui, c’est déjà bien et en même temps, cette campagne, de par les lieux qu’elles visent explicitement et surtout exclusivement est problématique en termes d’oppression race/classe.

Oui, cette campagne (si elle fonctionne un tant soit peu) va permettre à des femmes (celles qui empruntent le métro ayant sensiblement le même profil) de ne pas être agressées. Je m’en réjouis. 

Pour autant, elle me gêne car elle désigne, pour tous les autres, un responsable idéal et les dédouane d’un même mouvement. Elle alimente ainsi les stéréotypes racistes et anti-pauvres, population qu’elle vise exclusivement que ce soit par les lieux dans lesquels elle est déployée comme par la forme qu’elle prend (« psst, t’es charmante », qui croyez vous que les voyageurs imaginent parler, lorsqu’ils lisent cette expression sur les affiches, un cadre ?). Ceci étant clarifié, bonne lecture. ]

[Edit 2 : 17 mails d’insultes reçus en quelques heures, les commentaires sont donc fermés pour le maintien de ma santé mentale] 

Lundi a débuté la campagne d’affichage du gouvernement contre le harcèlement dans les transports en commun, via la RATP. Plein de trucs gênants. A commencer par la désignation d’un Nous les gentils et d’un Eux les harceleurs, au moins en ce qui concerne les transports en commun franciliens, espace visé par cette campagne.

Déjà, ces affiches me font vaguement penser à un mec qui essaierait de boucher un tuyau plein de fuites avec ses petites mains douces. Si tu ne bouches pas tous les trous en même temps, ça ne marche pas, ça continue de fuir.

Les trous en question, ici, sont les différentes facettes du harcèlement et de la violence envers les femmes : dans le cadre privé, l’espace public (dont les transports en communs mais aussi la rue, la voiture et également les clubs de sport, les boites de nuit, les centres commerciaux), la sphère professionnelle. Pour rappel, l’enquête ENVEFF IDF de 2000 – ça date mais l’enquête cadre de vie et sécurité est analysée par Alain Bauer, dont je doute fort de la probité –  nous indique que, dans les douze mois précédant l’enquête :

– une Francilienne sur cinq a été victime de harcèlement verbal[1]  dans l’espace public

– Plus d’une sur dix a été suivie, pelotée, victime d’un exhibitionniste dans l’espace public

– 4% ont été victimes d’injures ET d’agressions sexuelles dans l’espace public

Le phénomène est prégnant, durable, et répété (et concerne davantage les franciliennes que les Françaises dans leur globalité). Les femmes sont harcelées (« gratuitement » dit-on pudiquement pour parler de toutes les agressions à but non lucratif envers des femmes qui n’ont rien mérité, peu importe leur comportement ou leur apparence) davantage que les hommes et ce, dans tous les espaces. Lorsqu’il s’agit d’agressions à caractère sexuel, tous espaces confondus, 99% des agresseurs sont des hommes.

Sauf que les violences dans l’espace public ne concernent pas que les transports en commun. En fait, elles se produisent d’abord dans la rue (38%) puis dans la voiture (18%) et juste derrière dans…les transports en commun (17%). Comment, du coup, comprendre la volonté gouvernementale de ne s’adresser qu’à ceux qui empruntent les transports en commun ? Comment expliquer que le gouvernement choisisse d’aborder ce sujet par le petit bout de la lorgnette ?

De même, si j’admets que les outils de lutte contre le phénomène des violences faites aux femmes doivent être différents, à quoi sert de se focaliser sur les violences commises dans la partie « transports en commun » de l’espace public, occultant les autres éléments de cet espace (cités plus haut) ainsi que celles qui se produisent dans la sphère privée (1/4 des femmes victimes de violences psychologiques dans le couple, la même pour les violences au travail) et professionnelle ? Mais non, on verra ça plus tard, le gouvernement choisir de lutter contre le harcèlement dans les transports en commun et donc sur les femmes agressées et les hommes agresseurs, qui les utilisent. Soit.

Cela pose la question fondamentale de qui harcèle dans les transports en commun et donc qui les utilise, puisque ce sont ces agresseurs là que le gouvernement souhaite cibler. Pas beaucoup de sources sur ce thème, hélas, sauf une étude de l’INSEE qui ne prend en compte que les trajets domicile/travail  (et qui donc ne me dit pas si ces gens empruntent également les transports pour d’autres types de déplacements) et une enquête un peu moisie – sondage, par téléphone – conduite par l’opérateur privé de transports Keolis, en 2007. Partons là-dessus, par défaut.

Au moment de cette enquête, il y a un poil plus de femmes (55% des usagers réguliers) que d’hommes qui empruntent les transports en commun. Parmi les usagers, on compte une moitié de Parisiens, 60% d’inactifs (hors retraités), d’ouvriers et d’employés. Une majorité, donc. Si on suit Keolis, on a donc un usager-type des transports qui serait plutôt de catégorie socio-professionnelle employé/ouvrier/inactif non retraité, de 18 à 49 ans (pour 60% d’entre eux).

En résumé, le gouvernement via la RATP s’attaque aux agresseurs et harceleurs qui agissent dans les transports en commun parisiens, plutôt qu’au harcèlement de rue ou même de voiture, qui concerne plus de femmes et des femmes au profil différent – pas que des urbaines. Le gouvernement choisit également de s’intéresser au harcèlement de métro plutôt qu’à celui de la sphère conjugale et professionnelle ainsi qu’à celui qui se produit dans la rue et dans la voiture, pourtant numériquement plus important.

En quoi c’est raciste ? Méprisant envers les pauvres ? Grave relou, en d’autres termes ? On sait que les racisés (personnes perçues comme non-blanches, immigré(e)s ou descendant(e)s d’immigré(e)s) sont majoritaires dans les catégories socio-professionnelles citées. On sait aussi que ces catégories concentrent plus de la majorité  des personnes pauvres (moins de 803€ par mois lors de l’enquête, pour une personne seule, après impôts et transferts sociaux). Du coup, on s’attaque avec cette campagne aux pauvres, racisés, franciliens.

Ce que j’essaye – péniblement, j’en conviens – de dire, c’est qu’en s’attaquant exclusivement et publiquement aux harceleurs des transports, le gouvernement français crée une catégorie spécifique : les usagers de ces services, qui se trouvent être souvent des pauvres et/ou des racisés. Cette campagne permet de créer un « Eux les harceleurs » et donc un « Nous les non-harceleurs-pipou-gentils » très pratique. Si vous êtes un homme blanc, cadre ou profession intermédiaire, aisé, véhiculé, vous n’êtes clairement pas visés par cette campagne d’affichage. Le harcèlement, ce n’est pas Vous, c’est Eux, vous pouvez dormir tranquille.

C’est. Très. Gênant.

PS1 : En fait, c’est vous, hein. Au travail, dans le cadre universitaire ou quand vous vous torchez avec le consentement sous prétexte que la fille vous a allumé, a la tête dans un sac plastique ou vous a souri dans l’open space, mébon.

PS2 : Je cherche à reproduire cet article avec le harcèlement de rue, qui concerne, cette fois, 38% des agressions verbales et/ou sexuelles. Il me semble cohérent de postuler que les hommes qui squattent la rue – communément appelés les streets bites – sont, là aussi, surtout des pauvres et/ou des racisés. Qui aimerait stationner – fut-ce gratuitement- sur les trottoirs et dans les halls alors qu’il pourrait aller au cinéma ? Au resto ? En soirée ? Ceci étant, je ne parviens pas à trouver des stats sur l’occupation de l’espace public non commercial selon la classe et la race sociale. Je suis preneuse de vos liens sur la question.

PS3 : si vous voulez vous convaincre que la critique du harcèlement de rue est raciste et toujours dirigée contre les non-blancs, il y a de quoi faire : emission de France Inter, le docu de la belge Sophie Peteers sur fdesouche, etc

[1] C’est-à-dire des insultes et des agressions verbales

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