La découverte de la socio et de la couleur des collants chair #1

Publié: 29 mai 2015 dans Enseignement

Quand même, enseigner, c’est le top. Enfin, en tous cas, dans les matières que je kiffe. Par exemple, tout ce qui a trait à la méthodologie d’enquête exploratoire en socio – les étudiantes ont un mémoire à produire en fin d’année sur une problématique sociale de leur choix – ça m’éclate. Bon, j’ai mis du temps (trop) à comprendre qu’elles n’avaient pas les bases de la discipline et que du coup, il était contre-productif de leur enseigner les outils d’enquête mais je me rattrape.

La semaine dernière, j’ai construit un cours sur l’utilité de la sociologie en prenant l’exemple de Zyed Bena et Bouna Traore.  J’ai été plutôt surprise – mais c’est de la faute de Twitter un peu– de comprendre que la grande majorité des étudiantes ne connaissaient ni l’évènement ni ses suites judiciaires. Je présupposais tout de même qu’en tant que femmes, blanches pour la plupart, venant de milieux relativement favorisés, elles n’avaient personnellement été confrontées au phénomène de la violence policière et des contrôles au faciès que rarement voire jamais. Mais j’ai tenté. Et ça a pris. Youpi.

Alors, à quoi sert la sociologie ? On est parties du préjugé le plus courant quand il s’agit de violences policières : ils n’avaient qu’à pas courir, les mômes. Nous avons d’abord discuté – on est en demi-groupe pour ce TD, donc une quinzaine d’étudiantes – des préjugés les plus courants autour de la violence policière et je les ai listés au tableau. Il s’agissait ensuite de transformer un de ces préjugés en question de départ potentielle pour un mémoire. Par exemple, « ils n’avaient qu’à pas courir » peut devenir « pourquoi courent-ils devant la police ? ».

De là, nous nous sommes posé la question des indicateurs et des outils qu’il faudrait utiliser pour comprendre pourquoi les jeunes courent. Il faudrait, à minima, une partie quantitative – des stats sur le nombre, le lieu, la fréquence des contrôles et les caractéristiques des personnes contrôlées – et une partie qualitative, constituée d’entretiens de fond avec des victimes de contrôles abusifs, pour avoir une idée de leur ressenti.

Bien sûr, l’année est presque terminée, les mémoires approchent, elles n’ont pas le temps – ni les moyens – de réaliser elles-mêmes une enquête d’une telle ampleur. Je leur ai donc proposé d’étudier en profondeur l’enquête de l’ONG Open Society for Justice sur les contrôles d’identité en France et de compléter en visionnant les vidéos du collectif Stop le Contrôle au Faciès, pour la partie qualitative. Les liens sont là http://www.cnrs.fr/inshs/recherche/docs-actualites/rapport-facies.pdf et là https://www.youtube.com/user/stopcontroleaufacies

Et là, magie ! Déjà, en étudiant la méthodologie de l’enquête quantitative, elles se sont aperçues – toutes seules – que les observateurs avaient omis de classer les métisses dans les catégories qu’ils avaient construites. En réalité, les enquêteurs les ont très probablement classés, soit dans les Blancs, soit dans les non-Blancs, c’est juste qu’ils ont oublié de nous dire où et pourquoi. Première critique. Je les ai laissées s’amuser un peu entre elles, à comparer leur couleur de peau, à se classer elles-mêmes – et les autres – dans les catégories des chercheurs, parce que pour moi – bébé prof non formée académiquement – ça fait partie du processus d’appropriation de la discipline.

Et puis, on a parlé odd-ratio (en fait, tous les outils techniques les passionnent, ne me demandez pas pourquoi) et elles ont réalisé que les Blancs étaient le groupe de référence. C’est-à-dire qu’on calcule la probabilité qu’a un non-Blanc, par rapport à un Blanc, de se faire contrôler par les forces de l’ordre sur les lieux de l’enquête. En inscrivant leur découverte au tableau, j’ai lâché, en rigolant, que les Blancs étaient toujours le groupe de référence, tout le temps. En me retournant, j’ai cru lire de l’incompréhension sur certains visages. Je sais, quand je dis ça, je suis un peu hors cadre, peut-être trop dans le militantisme, je ne sais pas, surement. En tous cas, j’ai décidé d’illustrer avec l’exemple des collants – un des avantages d’une classe composée uniquement de filles c’est qu’on peut aborder le sexisme, les règles, le fond de teint, sans craindre de se faire reprendre par un mansplainer poilu. Au final, les collants « chair », c’est la chair de qui ? Les fonds de teint « naturels », c’est la nature de qui ? Cet échange a provoqué une longue et riche discussion sur les représentations des non-Blancs à tous les niveaux : culturel, politique, artistique… C’était trop bien. Il s’était produit une dynamique similaire lorsqu’on avait travaillé les notions de groupe d’appartenance/groupe de référence : plein de filles, notamment les Antillaises et les non-Blanches, avaient su se saisir de cet espace de parole pour partager leur expérience quotidienne des discriminations et des effets de la non-représentation.

Au final, je suis quand même un peu nulle comme prof, j’avais prévu ce TD sur une séance et ça va en prendre trois. Mais progressivement, grâce à l’analyse critique poussée d’enquêtes, à l’établissement de listes de préjugés et aux outils nécessaires à leur déconstruction, je crois qu’elles parviennent à comprendre à quoi sert la sociologie et comment on peut l’utiliser pour comprendre le monde – et accessoirement fermer la bouche de Tata Jacqueline dans les repas de famille.

To be continued !

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commentaires
  1. popooo dit :

    t’es une ouf toi hein ? Mortel ton blog

  2. Alan dit :

    La catégorie des blancs est celle de référence tout simplement parce qu’elle est la plus représentée en France.
    Il ne me paraît pas incroyable de dire que les personnes non-blanches vivant en France constituent des minorités.
    Quant au travail sur les contrôles au faciès il me paraît très intéressant et salvateur même si l’affaire dite de « Zyed et Bouna » ne constitue pas vraiment une illustration du sujet puisque les policiers se sont rendus sur place après l’appel d’un habitant du secteur.

  3. seshaty dit :

    Bravo et merci. J’aurais aimé avoir ce genre de discussion pendant mes études. Ma seule consolation serait d’organiser moi-même ces débats en étant intervenante dansles collèges/lycées.