Archives de novembre, 2014

Ce matin, j’ai eu un cours (enfin deux cours) super intéressants : le premier sur l’histoire du travail social, le second sur l’éthique et la déontologie. Les  étudiantes, à bac + 3, passeront leur diplôme d’état en octobre prochain et seront travailleuses sociales dès l’automne prochain, espérons. Réactions.

Au fil du premier cours, j’en suis venue à aborder avec elles la question du rapport entre légitimité et légalité dans le travail social. La question de la légitimité de la loi s’est posée pour les travailleurs sociaux pour la première fois sous le régime de Vichy. A cette époque, la loi contraignait les travailleuses sociales (c’est un secteur d’activité très genré et ce, depuis sa création puisqu’il a consisté à socialiser des activités dites « féminines » hors du cadre familial) à dénoncer les familles et les individus sur le critère racial : la loi exigeait d’elles qu’elles dénoncent (au mieux) et n’apportent aucune aide (au pire) aux familles juives et étrangères ainsi qu’aux opposants au régime. Nombre d’entre elles se contentèrent alors d’appliquer la loi à la lettre, quitte à livrer les familles aux autorités, sans se préoccuper du sort qui leur serait alors réservé. D’autres, en revanche, et c’est le cas notamment des assistantes sociales du Service d’Aide aux Etrangers (SAE) choisirent la semi-clandestinité : tout en conservant une fonction apparente des plus légales, profitaient de leur statut d’organisation d’aide sociale pour aider, en sous-marin les familles et les individus à bénéficier d’un certain nombre de dispositifs leur permettant de survivre : aide au passage des personnes en zone libre, distribution illégale de tickets de rationnement, placement des enfants juifs dans des foyers à la campagne sous un faux nom etc. D’autres encore choisirent la complète clandestinité et créèrent une forme de travail social exclusivement résistant, militant par essence. Dans les années 1950, en pleine guerre d’Algérie, certaines assistantes sociales, personnel détaché dans cette colonie de peuplement refusèrent de se plier au cadre législatif dans leur prise en charge des colonisés. Dans les années 1970, alors que le recours à l’IVG était fortement réprimé, certaines travailleuses sociales décidèrent d’aider clandestinement les femmes à consulter un médecin ou à passer les frontières pour avorter à l’étranger, dans les pays où cette pratique était autorisée.

 Aujourd’hui, et en dépit de l’abrogation du délit de solidarité survenu en 2012, de nombreux travailleurs sociaux choisissent, chaque jour, de venir en aide aux sans-papiers, alors même que cette pratique est réprimée par la loi. J’ai alors posé la question aux étudiantes : et vous, quand vous serez sur le terrain, que ferez-vous ? Quel positionnement allez-vous adopter ? Quand une personne que vous recevrez vous fera confiance et vous confiera sa détresse, le drame de ses conditions matérielles d’existence, comment allez-vous réagir ? Serez-vous de celles qui aideront, malgré le risque de blâme et de licenciement ou vous en tiendrez-vous strictement à la loi ? Quand la loi est injuste, quand la loi plonge des personnes dans la misère et la précarité, n’est-il pas de notre rôle à nous, dont le travail est dédié à l’aide, au rétablissement de la personne dans sa dignité, de venir en aide, dans la mesure de nos forces, à ces populations en détresse ? Quand nous avons la chance de maitriser sur le bout des doigts les rouages infiniment complexes de l’administration, n’est—il pas de notre responsabilité morale de prévenir la personne sans abri qu’il existe des squats, fussent-ils illégaux ? Quel élément prend alors le plus d’importance : que la personne puisse passer une nuit au chaud, parmi des militants bienveillants ou que la loi soit appliquée, à la lettre ? N’est-il pas de notre devoir (oui, oui, le mot n’est pas trop fort) d’aider un malade, sans biens ni ressources à bénéficier d’une aide de survie auquel la loi ne lui donne pourtant pas droit ?

J’ai finalement été assez rassurée de cet échange avec les étudiantes : le travail social, dans sa dimension militante et humaniste, n’est pas mort, loin de là. Et elles seront nombreuses, cette année encore, à rejoindre les rangs de ceux qui finalement, utilisent l’administration contre elle-même, détournent des dispositifs, contournent le cadre légal, pour le bien de tous. La tension entre légalité et légitimité est partout dans le travail social, et le questionnement qui y est associé va croissant, au fur et à mesure des lois fabriquant des sans-droits, des sans-papiers, des sans-logis, des sans-familles. Je suis heureuse de savoir que la relève est là. Et que j’ai la chance de participer à sa formation.

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