Archives de octobre, 2014

Un des trucs les plus frappants de cette première rentrée scolaire c’est le niveau en français des élèves. Une histoire qui remonte surement à très loin, au primaire peut-être, à l’heure où 20% des sortants de CM2 ne maitrisent pas les bases de la langue française. Comment faire, alors, avec des bac + 1, + 2 et +3 et une administration scolaire indifférente ?

Tout a commencé à franchement m’agacer lors de la correction des 35 copies des bac + 2. Des erreurs partout, une écriture quasi phonétique, obligée de lire certaines phrases à haute voix pour en comprendre le sens. Après les avoir prévenus, j’ai donc testé un système de rétribution/sanction : 0.5 points en plus pour les copies qui ne contiennent aucune faute et 0.25 points en moins par erreur de français. J’ai rapidement déchanté : en respectant cette règle, certains élèves, qui avaient beaucoup travaillé sur leur diaporama et leur exposé oral auraient alors obtenu des notes de 5 à 7 sur 20. Injuste. Mais je ne voyais pas vraiment quel autre choix s’offrait à moi. J’en suis donc restée là avec mes bac + 2 et ai laissé tomber mes sanctions. Je leur enseigne une matière technique, qui n’a rien à voir ni de près ni de loin avec le français, je manque terriblement d’options.

Dans mes autres classes, en revanche , je pouvais peut-être faire quelque chose : je me suis décidée à prendre sur les cours de communication des élèves de troisième année pour faire un rappel des bases de la langue, les accords, le participe passé, les pluriels, la conjugaison des verbes du deuxième groupe… Ravie de mon idée (puisqu’à mon sens une communication efficace passe aussi par la maitrise du langage), je m’en ouvre à une de mes collègues, prof principale de cette classe. Raté trou de nez, elle m’explique que je ne peux en aucun cas dévier du programme initial et que réaliser une remise à niveau en français sur ces heures est impossible et interdit. Elle me conseille quand même d’en parler au chef d’établissement, absent ces derniers temps. Entendu, je le ferai dès la rentrée. Mais en attendant on fait quoi ? Je laisse les étudiantes m’écrire des phrases à la syntaxe invraisemblable et truffer leurs mémoires de fautes en tous genres ?

L’année prochaine, si tout va bien, elles seront diplômées et sur le terrain du travail social : elles vont devenir la plume de ceux qui ne savent ou ne peuvent pas écrire. Je ne peux pas m’empêcher de penser à leur crédibilité en tant que travailleur social lorsqu’elles ignorent jusqu’à l’orthographe du mot « professionnel ». Imaginez un peu les répercussions que leurs difficultés en français vont avoir sur les usagers qu’elles seront chargées d’accompagner : une demande d’aide financière qui confond ça et sa, ait et est, poubelle direct, et tant pis si derrière ces petites fautes il y a quelqu’un dans le besoin. C’est terrible quand on y pense. Et surtout très injuste. Pour tout le monde.

Alors, en attendant la fin des vacances et le retour du chef d’établissement, j’ai choisi deux options. La première c’est de faire travailler toutes mes classes sur le projet Voltaire, une petite appli mobile gratuite avec un algorithme personnalisé, qui permet de s’entrainer pour s’améliorer en française. La seconde, c’est de tout miser sur les bac + 1 à qui j’enseigne justement le français : évaluation tous les quinze jours, exercices en cours et à la maison, répétition des règles jusqu’à en avoir mal à la mâchoire. Ceux là, au moins, j’ai l’occasion de les faire progresser, c’est même mon rôle que de les amener en BTS avec le meilleur niveau de français possible. Bien sur, c’est difficile, le niveau de la classe est très hétérogène, certains sortent de bac L, d’autres de filières pro, la plupart ont de plus la sensation de n’avoir aucun besoin en français et de venir pour des prunes. Dur, dur. Mais je m’accroche, avec eux, je pense avoir une chance.

Finalement ce qui m’interroge le plus la-dedans, c’est surtout la manière dont mes élèves des trois classes ont réussi à avoir leur brevet, puis leur bac , à passer entre les mailles du filet, avec un si faible niveau. Comment est-ce possible que personne ne l’ait remarqué avant ? De qui est-ce la responsabilité ? Des profs du primaire ? Du secondaire ? Des parents ?  Comment l’institution scolaire peut-elle être à ce point défaillante ? Comment est-ce possible que les étudiants aient même pu passer ? Que les examinateurs aient pu ne rien remarquer ? L’habitude, sans doute. La conscience que l’école a échoué, dès le début, à remplir son rôle d’intégrateur. Qu’elle a laissé tombé le français, en fermant les yeux, alors que sa maitrise est cruciale pour la réussite sociale et professionnelle des étudiants.

A ce niveau, la rentrée a un gout amer. Le pire étant, comme me l’écrivent mes élèves, qu’elles sont en détresse, qu’elles ont besoin d’aide et que personne ne les entend.  Maintenues en position de faiblesse. Vous voulez bruler l’école ? Vous n’êtes pas les seuls.