Archives de septembre, 2014

La rentrée en ZEP de @X_El_Perro

Publié: 28 septembre 2014 dans Enseignement

[Régulièrement, j’héberge des gars cools, comme @Hyova avec sa Marseillaise. Là, c’est @X_El_Perro  qui nous raconte sa rentrée. Régalez-vous] 

Ca y est, c’est fait ! Après une « délicieuse » année de professeur stagiaire dans un « lycée prestigieux » de la région parisienne, j’atterris cette année dans un collège de la banlieue nord de Paris, non sans l’avoir demandé et voulu. J’ai décroché la timbale ! Une affectation de TZR (pour les néophytes, ça veut dire que je suis envoyé là où on avait personne à caser).

Je suis heureux. Franchement heureux. Finis, les collègues militants à l’Action Française ou au FN. Finies leurs chaleureuses invitations à refuser les théories « pédagogistes » pro Gender/LGBT et tout le toutim. Finies les coupures de presses de La Croix et du Figaro placardées en 4 par 3 dans une salle des profs qui sent la naphtaline. Finis tout un tas de trucs qui font qu’être affecté dans un lycée prestigieux n’a jamais été un rêve pour moi.

Me voilà plein de motivation pour cette première rentrée dans le monde réel. Je ne me sens ni investi d’une mission sacrée, ni porteur d’une cape de Superman. Je n’ai pas l’impression non plus de me « sacrifier », comme j’ai pu l’entendre dans la bouche de mes anciens collègues. Je vais juste retrouver le monde que je connais, celui dans lequel j’ai grandi.

Immédiatement après avoir appris mon affectation et mes niveaux – c’est à dire la veille de la rentrée – je décroche mon téléphone pour contacter mon chef d’établissement. À première vue, il à l’air franchement cool. Il me tutoie, me propose de venir pour qu’on discute. Le premier contact est très chaleureux. Il a une dégaine de beauf’, lacosté & moustaché. Je lui fais part de ma motivation. Il m’explique qu’il y a un vrai challenge, parce que dans son établissement, il y a beaucoup de Mamadou, de Fatima mais peu de Benoit… Que si on veut faire remonter le niveau, il va falloir les faire revenir les Benoit. J’ai quand même le droit au couplet sur son antiracisme. Me voilà rassuré. Je rencontre aussi quelques collègues. Ils ont à peu près mon âge, ils ont l’air cools. Ils se charrient, ils parlent comme moi. On va boire un verre directement en fin de journée. Ils ont l’air soudés. Je me sens prêt.

Premier jour, premiers cours. On commence « easy » : la classe de 6ème  option théâtre . Oui, théâtre. Afin de motiver les élèves, le collège pratique une politique de classes à profils. Chaque classe a le sien… Et moi j’ai récupéré le top du hip-hop. Beaucoup de filles, quelques p’tits gars. Les choses se passent tranquillement. Il y en une qui pleure parce qu’elle n’a pas le bon matériel. Un autre qui suce son pouce. Ils m’appellent « maitre », ne comprennent pas mes vannes et sont paniqués quand ils arrivent à la fin d’une page de leurs cahiers. En fait, ce sont des sixièmes comme partout. Ils sont marrants et fatigants à la fois, veulent tout le temps participer, et portent encore des cartables qui les rendent plus larges que long. Zone Urbaine Sensible ou pas, ça reste des mioches comme les autres.

Puis vient le deuxième cours. Je suis préparé, on m’a prévenu : la 4ème « Rugby ». À ma grande surprise, ils ne sont que deux et ne parlent pas français. Après discussion, je finis par comprendre qu’ils sont nouveaux, arrivent de CLA (classes dédiées aux non-francophones) et que les autres ne sont pas venus parce qu’ils ne voulaient pas attendre une heure en salle de permanence pour assister à mon cours, qui plus est à 16h30. Les bases d’une collaboration studieuse sont posées, je comprends vite que ça ne va pas être simple. Je finis par les rencontrer le lendemain. Je réussis à faire en 45 minutes ce que j’avais prévu en de faire en 15. Oui car au bout de 45 minutes, la sonnerie retentit. Mes collègues m’expliquent que c’est une décision du boss, « parce qu’en dernière heure ils ne tenaient plus en place ». Le cours a été raccourci.

Le lendemain, j’explique à mes collègues que malgré mes six années de pion et une année de prof contractuel en collège, je les trouve un peu tendus les mouflets. Ils m’expliquent qu’en réalité, ils ne sont que quatre à faire l’option rugby et que les autres sont ceux qui n’ont pas été retenus dans les classes à profils pour cause de résultats scolaires insuffisants ou « comportement inadapté ». Je réalise que ma 4ème a aussi un profil, celui de la « classe poubelle ».  Le cours suivant est compliqué. Je dois aborder l’esclavage, un de mes sujets de prédilection. J’ai un paquet de références y compris non-académiques. Je sais que je ne pourrais pas être exhaustif en trois heures et décide de les faire travailler par groupe de 4. La tension monte vite entre eux.  Certains trouvent ça marrant l’esclavage ce qui fait moins marrer les autres. Deux ou trois s’énervent car ils ne veulent pas me croire quand je leur dis que les esclaves traversaient l’océan Atlantique et pas la mer Méditerranée, sans compter ceux qui sont à la limite d’en venir au mains parce qu’ils ne veulent pas être dans le même groupe.

Je dois passer deux heures sur le chapitre. J’en passe cinq et je ne sais toujours pas sur quoi les évaluer, parce j’ai passé plus de temps à leur faire sortir leurs affaires et à gérer les tensions dans la classe qu’à faire cours. Je me dis que ça doit probablement être comme ça toutes les heures pour eux. Que ça doit être très long une journée à se faire crier dessus et à passer plus de temps à sortir ses affaires qu’à apprendre des trucs. Je me rappelle qu’en 4ème je n’étais pas non plus « une flèche ». Pourtant ils ont plein de questions. Ils veulent savoir pourquoi il y la guerre en Syrie, en Irak et en Palestine, savoir si « ce qu’ils disent sur BFM TV c’est toujours vrai » et aussi savoir pourquoi on n’a pas plus de temps pour traiter l’esclavage. Mon inspecteur lui à pour priorité de boucler le programme. Quant à moi, j’ai 29 élèves avec des cours de 45 minutes en fin de journée et des chapitres sur les « zones-industrialo-portuaires » quand mes élèves galèrent pour placer les points cardinaux sur une carte.

En rentrant chez moi, je reste malgré tout positif même je n’arrive pas à évacuer cette question qui tourne dans ma tête : qu’est-ce passe entre le sixième qui suce son pouce et veut participer tout le temps et la quatrième qui refuse de sortir ses affaires ?

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Nouvelle école

Publié: 5 septembre 2014 dans Enseignement

Première semaine de prof terminée. Impressions.

A l’issue de ces cinq premiers jours de prof dans des classes post-bac secteur social,  voici ce que je retiens.

 La trouille : dimanche et lundi soir, vraies angoisses de pré-rentrée. Et si je n’y arrivais pas ? Et si je me liquéfiais devant ma classe ? Et si je ne connaissais pas suffisamment de choses pour enseigner ? Autant de questions qui ont tourné en boucle dans ma petite tête dimanche et lundi soirs derniers. Titulaire d’une licence et d’un master 1 de recherche en intervention sociale, les tentatives de mon entourage pour me rassurer sur ma capacité à transmettre mon « savoir » n’y ont rien fait, j’étais tout bonnement terrifiée à l’idée de  devoir donner un cours. Pourtant j’avais bossé – bon, certes, en parallèle de mon taff au foyer mais quand même – et préparé d’avance un cours par matière. Impossible même avec ça de savoir si mes dix pages de cours allaient m’aider à tenir près de trois heures devant mes élèves. La trouille donc, tous les jours de cette première semaine.

La disponibilité excessive : alors là, bravo morray, j’ai vite compris qu’être prof, ça voulait dire être dispo quasiment 24/24. J’ai reçu des mails de mes collègues et de ma hiérarchie tous les jours entre 6 heures du matin et minuit. Pas facile de se détendre dans ces conditions et d’établir une ligne claire entre le temps de travail et le temps de repos. Quand on rentre chez soi, il faut bosser encore, non seulement pour préparer les cours du lendemain mais aussi pour répondre aux mails des collègues, des responsables et des élèves. L’enfer. Les yeux rivés sur l’icône email du smartphone. Avant de dormir, le matin au réveil, pendant le trajet en métro, on bosse, tout le temps, on peut être contacté à chaque minute pour une question de fond, un changement de salle ou un échange de support pédagogique. En cinq jours, j’ai bossé à peu près 45 heures. Au moins quand j’étais au foyer, quand je fermais la porte de la structure à 18h00, je pouvais aller me détendre en terrasse avec les potes, sans m’inquiéter qu’un résident me contacte pour une urgence. Là ce n’est clairement plus le cas, je suis à dispo, tout le temps. Lourd.

L’intégration dans une équipe massive : quand on est prof, on a une dizaine de collègues minimum. Pour moi qui sors du travail social de terrain, avec une unique (et merveilleuse) collègue, l’intégration dans cette équipe d’une vingtaine de personnes est loin d’être facile. Il y a des tensions entre eux (la plupart bossent depuis plus ou moins dix ans ensemble) et il faut se faire son trou au milieu de tout ce chaos. Pas évident. Avec Bidule qui ne veut pas travailler avec Machin, avec Machin qui refuse tout contact avec Truc et toi tu dois bosser avec Bidule, Truc et Machin. Pire, tu dépends de ces personnes. Parce qu’elles vont te donner leurs cours, parce qu’elles vont te conseiller, parce qu’elles vont t’informer sur les élèves et te transmettre leur expérience.

Les élèves : c’est plutôt le revers positif de la médaille. En postulant dans ce type d’établissement, j’imaginais que les étudiantes (puisque ce ne sont que des filles) seraient plutôt coolos niveau discipline. Et j’ai eu raison : certes, j’ai des classes de 35 élèves mais toutes sont attentives, détendues et intéressées par les matières que j’enseigne. Je pensais que je les vouvoierais mais finalement le tutoiement est venu tout seul, après tout la plupart n’ont que cinq ans de moins que moi et l’année prochaine elles seront toutes des professionnelles du travail social et par là même amenées à tutoyer et être tutoyées par leurs collègues. En tous cas, mes étudiantes sont toutes mignonnes et pleines de bonnes intentions. Contrairement à ce que je craignais, très peu finalement ont une vision magnifiée du secteur social, ce qui leur sera certainement utile quand elles commenceront à exercer.

Le féministo- gauchisme : même lors de ma première semaine de cours, j’ai pu saupoudrer un peu de gauchisme les cours théoriques que je suis chargée de dispenser. J’ai fait ma petite sortie sur Rebsamen (qui l’avait bien cherché) et le contrôle des chômeurs, j’en ai recadré deux ou trois qui se positionnaient dans une démarche de charité chrétienne plus que de travail social et j’ai abordé certaines questions féministes et matérialistes, comme la place du genre dans la profession. C’était facile de les faire se questionner la dessus, j’ai une classe de filles, personne ne peut décemment croire que c’est dû au hasard !

Nouvelle école, donc. Encore 5 semaines jusqu’aux vacances, que je passerais j’en suis sure à préparer les cours suivants. Vie de prof. Assistante sociale en foyer, c’était clairement de tout repos à côté.