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Farewell

Publié: 27 août 2014 dans Social Work

Dernier jour au foyer. Il y a trois ans je commençais à exercer en tant que travailleur social dans cette structure d’exception qu’est le foyer de travailleurs migrants. Ou plutôt la pension de famille située à l’intérieur du foyer. Cette autre structure, destinée aux résidents les plus fragilisés du foyer, malades chroniques, personnes en perte d’autonomie, alcooliques notoires, migrants déracinés, hommes seuls, voire isolés, sans famille ni amis, ou alors loin, si loin.

Que des bonshommes donc. Et quels personnages ! J’ai eu la chance, car c’en est une, de les accompagner pendant ces trois ans, de recueillir leurs confidences, d’en apprendre sur leur passé et leurs souhaits, de connaitre pour certains leur famille, pour d’autres de devenir leur personne. Être travailleur social, c’est d’abord et avant tout rétablir la personne dans sa dignité, la traiter comme un être humain, avec empathie mais sans misérabilisme, en dépit de la détresse objective de certaines situations. Dire « Monsieur » et non pas « chef » comme on les appelle trop souvent, par paternalisme et avec une pointe de racisme. Écouter leurs histoires de vie, et parfois, en faire partie. Comme lors de nos séjours à Marseille, où l’on partage quelques jours ensemble, du matin jusqu’au soir. Ces moments sont précieux pour la relation de confiance que l’on a ensemble patiemment construite. Parce que là, on se voit en pyjama ! Et le travailleur social n’est plus seulement un confident, une sorte d’intermédiaire entre eux et une administration malveillante et suspicieuse à leur égard, mais devient alors une personne, en grenouillère, démaquillée, les yeux pas en face des trous.

Se révolter. Du traitement scandaleux qui leur est réservé par la CAF, la police, les administrations en général. Se révolter parfois à leur place, eux qui n’aiment pas déranger et qui ont peur de faire des vagues, quitte à se laisser flouer et à perdre le bénéfice de leurs droits. Se mettre en colère à leur place contre ces patrons véreux, contre mon propre employeur qui les traite comme quantité négligeable et les loge dans des conditions indignes. Et parfois, réussir à transmettre un peu de cette colère, un peu de cette énergie, afin qu’ils osent enfin, qu’ils cessent de considérer leurs droits comme des aumônes. Afin qu’ils se battent. Avec nous. Contre tout ceux qui leur manque de respect.

Donner. Donner dans le travail social est aussi une démarche de respect et de rétablissement de l’autre dans sa dignité. Donner des petits bouts de vie, pour que la relation de confidence ne soit pas toujours dans un seul sens. Alors on présente nos frères, nos sœurs, nos fiancés. On en parle régulièrement, les résidents prennent des nouvelles. Pour que le partage de nos vies privées à tous aille dans les deux sens. Pour rééquilibrer une relation d’aide, à l’origine profondément inégalitaire.

Comprendre. Comprendre que selon son histoire de vie, son aire culturelle d’origine, ses références, chacun est différent et apporte à l’autre une vision inédite du monde. Comprendre aussi – et constater au quotidien – que les résidents sont comme des fantômes, dépourvus de leurs droits, en manque de représentation, ex-ombres de la rue pour les uns, ex-armée à la merci du patronat industriel pour les autres. Faire du travail social, c’est ouvrir une multitude de fenêtres sur d’autres vies que la sienne. C’est apprendre aussi, toujours dans le souci de rétablir l’équilibre dans la relation. Alors, certains m’ont appris à monter un meuble IKEA, d’autres à connaître quelques mots de Soninké ou de Pulaar, d’autres encore à comprendre la foi.

Aimer, enfin. Parce qu’on n’accompagne pas quotidiennement des personnes pendant trois ans sans développer ce qu’on appelle dans le jargon de «l’affect ». Parfois on pense ne pas aimer, être juste professionnelle et faire bien son boulot. Et puis, lorsque l’un d’entre eux disparait, on réalise soudainement qu’on l’aimait, ce Monsieur. Pas comme un ami, pas comme de la famille mais plutôt comme un partenaire, quelqu’un avec qui on a, un jour, formé une équipe pour faire face aux difficultés. Ces relations fortes, quotidiennes, construites dans l’intimité de leur petite chambre ou au cours des animations organisées, sont difficiles à défaire. Je sais, plus que quiconque, que je suis allée trop loin avec certains, trop près. Cela rend mon départ difficile, pour eux, mais aussi pour moi.

Trois ans donc. Dans quelques jours, je serais devant 35 élèves, à essayer à mon tour d’enseigner le travail social. Avec de l’éthique, du respect pour les personnes accueillies, sans pitié aucune mais avec empathie et intérêt pour ces personnes que l’on accompagne un bout de chemin. Comme une équipe. Adieu les gars ! Et surtout merci.

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