Archives de mai, 2014

Il y a fort à parier que le grand scandale du karaoké d’estrade déclenché par Christiane Taubira n’était que le petit en-cas salé destiné à ouvrir grand l’appétit des  patriotes de télé-crochet  en vue de la coupe du monde.  Nul doute que dans de longues tirades enflammées sur la patrie (voir aussi sur le travail et la famille), les professionnels médiatiques de l’identité nationale imaginaire, ne manqueront pas de souligner, en cas de défaite des bleus, que leur refus de chanter la marseillaise main sur le cœur, drapeau levé et fusil à l’épaule n’y est pas pour rien – tout comme le refus persistant des bougnoules et des nègres de se désintégrer par l’assimilation explique les meurtres policiers, le chômage, l’islamophobie etc…  Ceci dit les footballeurs, ces manchots incultes, n’auront sans doute pas le privilège de voir convoquer face à eux la fine fleur des experts en expertises prêts a peser de toute leur sacro-sainte autorité.

C’est en tout cas ce qu’a fait le Figaro il y a deux semaines, histoire de remettre à sa place la « ministre guenon » qui, étant guyanaise, avait eu le culot de vouloir commémorer à sa manière la traite atlantique (qui, par définition, dépasse très largement les cadres nationaux). Surtout qu’entre-temps, Lambert Wilson  (qui, il est vrai, n’a pas grand-chose à foutre ici) s’était permis une sortie sur les fameuses paroles de l’hymne national expliquant que le concept de « sang impur » le dérangeait un peu. Face à cette charge d’une violence inouïe contre la nation, le peuple, la république et finalement l’humanité universelle toute entière il fallait sortir l’artillerie lourde pour défendre la seule vérité possible et imaginable. C’est à ce moment là donc, que dans un geste de bravoure héroïque, Le Figaro constatant que la coupe était pleine, décida de donner la parole à un historien, un vrai (c’est-à-dire un homme, blanc, de plus de 50 piges). Et pas n’importe quel historien s’il vous plait puisqu’il s’agit de Patrice Gueniffey qui, le hasard n’existant pas, a siégé à la mission laïcité du haut Conseil à la (dés)intégration. Patoche, « atterré par  tant d’ignorance », s’est donc fendu d’un article et d’une interview dans le Figaro sur ce sujet précis afin de montrer aux « élites culturelles bienpensantes » et, globalement, à tous ceux qui ont l’outrecuidance de s’intéresser plus aux vécus des  sans-papiers qu’au mal être identitaire du petit blanc, de quel bois il se chauffe.

Sans surprise aucune, Patoche, du haut de son autorité morale et intellectuelle nous balance jusqu’à la nausée la linéaire et immobile, mais néanmoins glorieuse,  historiographie républicaine. Dans ce scénario travaillé et peaufiné depuis plusieurs siècles maintenant, le Peuple (qui n’avait pas encore lu Marx mais qui était déjà marxiste) se réveilla dans un sursaut d’humanisme sans frontières pour renverser la monarchie et instaurer le seul-régime-démocratique-et-parfait-que-de-toutes-manières-on-peut-pas-faire-autrement, c’est-à-dire la République.  Dans cette histoire vraie inspirée des contes du Père Castor, les républicains sont exempts de tout reproche (sauf Robespierre parce qu’il était moche) ou de tout questionnements et c’est évidemment l’amour de l’Autre qui guida leur moindre choix. Patoche de nous ressortir alors la bataille de Valmy, le rôle de la Marseillaise comme un chant patriotique qui permet de gagner des guerres (coucou  petit kway jaune, le jour où tu te retrouveras perdu dans le lointain de la ligne B du RER, chante la marseillaise ça te sauvera peut être la vie), ou toute la beauté de ces combats où les pauvres se massacrent pour savoir qui du bourgeois ou du noble a raison. Bref toute cette démonstration inutile rabâchée jusqu’à plus soif pour nous dire ce que beaucoup savent déjà (sauf Lambert Wilson, donc) le sang impur auquel il est fait référence est le sang bleu, le sang royal. Du coup, t’as pas le droit de critiquer, chante quand on te dit et ferme ta gueule (même si, oui, c’est complètement con de parler de sang royal impur pour ensuite faire ses unes sur le mariage du prince anglais ou accepter les gros chèques de familles dynastiques du Moyen-Orient).

Voilà, le verdict est tombé, fermez le ban, la polémique n’est alimentée que par des bobos gauchistes bienpensants cosmopolites ignorants qui font ça pour faire parler d’eux (alors que Patoche lui il invective un peu tout le monde par pur souci de Vérité). D’ailleurs Patoche il aimerait bien que tous ceux qui n’ont pas eu les moyens d’atteindre un doctorat d’histoire et qui ne maitrisent donc pas le sujet ferment leur gueule parce que ca suffit, merde. Il n’hésite d’ailleurs pas, non sans paternalisme mais avec beaucoup de générosité, à partager avec nous les petits secrets du métier d’historien qui permettent de trouver la vérité vraie :

Sans contextualiser un minimum on ferait dire n’importe quoi à l’histoire pour la mettre en procès, c’est bien justement le propre du métier de l’historien que d’y travailler pour redonner du sens à ce dont nous avons hérité et qui constitue le fondement ici de notre identité, celle de la France précisément.

Alors, accroche-toi bien, mais là je suis presque d’accord avec Patoche. C’est effectivement important de contextualiser la Révolution pour comprendre d’où vient la République et jusqu’où elle nous emmène aujourd’hui. En dehors du fait que dans ses origines antiques la République était un modèle bien plus excluant qu’incluant (rappelons que seuls les hommes blancs pouvaient être citoyens, ce qui inclut hypothétiquement Patoche ou Ivan Riouffol mais exclut Christiane Taubira et a peu près 3/4 de l’humanité par exemple) il serait complètement naïf de croire qu’avec la Révolution, tous les univers mentaux et les schémas de pensée de l’Ancien Régime, construits depuis plusieurs siècles, furent miraculeusement anéantis (prenez le patriarcat par exemple, révolution ou pas, république ou pas, comme Makelele il s’en bat ses grosses couilles de dinosaure) . Or la distinction biologique, naturelle, entre un sang pur et un autre impur, développée par la noblesse pour légitimer son pouvoir fait  partie de ces idées qui ne disparaissent pas totalement de l’imaginaire des bourgeois qui portent politiquement la révolution. Les paroles de la Marseillaise le prouvent puisqu’elles réutilisent le vocabulaire, d’autant plus qu’elles ont été écrites par Claude Joseph Rouget de Lisle, un petit bourgeois d’accord pour aller foutre sur la gueule des armées étrangères mais un peu moins pour mettre à bas la monarchie (puisque dès 1792 il défend Louis XVI et écrira d’autres hymnes aux titres évocateurs comme Vive le Roi !, visiblement Patoche a eu un trou de mémoire là-dessus mais on le pardonne, notre atterrante ignorance doit le perturber). Cet exemple illustre assez bien que la Révolution française n’aboutira in fine qu’à la prise de pouvoir d’une bourgeoisie française qui peine à se sortir des siècles d’hégémonie culturelle de la noblesse. Au regard de ce contexte, on réalise assez vite que le racisme biologique ou l’antisémitisme qui feront le succès d’intellectuels du 19ième et du 20ième siècle reposent en grande partie sur cette invention intellectuelle de la noblesse d’ancien régime qui établit qu’il existe un sang, et donc des êtres, plus purs que d’autres. Dans toutes les couches sociales le terrain était déjà propice depuis longtemps au développement d’une altérisation biologique. C’est l’un de ces fameux « héritages qui constituent le fondement de notre identité » si chers à Platoche et qui  « donnent un peu de sens » aux polémiques de caniveau.

Je ne prétends pas que c’est, au fond, la motivation précise de tous ceux qui refusent de chanter la marseillaise ou « fustigent » ses paroles mais simplement que si l’idée même de « sang impur » gène dans le contexte actuel ce n’est pas un malheureux hasard. Si cette opposition entre les purs et les impurs, les vrais (français) et les faux (papiers) ne s’était restreinte qu’a la période monarchique, si les républicains avaient travaillé à la déconstruire plutôt qu’à la récupérer à leur compte pour légitimer leur autorité, la colonisation, les violences policières ciblées, les expulsions, les centres de retentions… Bref si ces termes ne renvoyaient pas à une réalité quotidienne et toujours vécues par certains alors peut être, et je dis bien peut être, que Taubira, les racailles de l’équipe de France, Lambert Wilson ou même le sang mêlé que je suis accepterions de chanter ces paroles.

@Hyova