Archives de septembre, 2013

Vise les couilles, ma fille.

Publié: 11 septembre 2013 dans Uncategorized

C’est grâce à une histoire de  @TheEconomiss que je me souviens de ça. Et puis, quand j’y repense, il y a d’autres histoires qui reviennent. Et d’autres encore. Des moments, des images, des sensations surtout. Cette peur qui te tord le bide, cette voix qui te murmure « il va te violer et si tu bouges, si tu fais une seule erreur, il va te tuer aussi. » La peur du viol. Alimentée par la culture du même nom. Nourrie chaque minute par des kilos de bullshit patriarcales et des tonnes d’injonctions à la con.

Il y a donc ce livreur de pizza là. J’ai 18 ans, je viens de quitter l’appart maternel, j’ai mon studio, il est petit et bien au-dessus de mes moyens de serveuse au SMIC mais c’est chez moi donc je l’adore. Je m’y sens à l’aise, je souris toute seule quand je suis dedans, ça fait tellement longtemps que j’en rêve. Un mercredi de repos, vers 11h30 j’ai la dalle, je me commande une pizza sur mes pourboires. Je donne le code au mec au téléphone, l’étage, la totale. Une demi-heure plus tard, ça sonne.

J’ouvre, je suis sereine évidemment, c’est un acte banal de commander une pizza. Le livreur jette un œil dans l’appart et au lieu de me tendre la pizza et de prendre mes pièces, il rentre. Il rentre chez moi, il avance sur moi, il dit qu’il va poser la pizza sur la table, que c’est mieux. Comme il est déjà entré, je n’ai pas la présence d’esprit de lui dire non ou de lui bloquer le passage, je suis surprise, je ne dis rien, je reste là, debout, la porte dans la main. Vaguement je trouve ça anormal et ça me met mal à l’aise mais j’ai pas encore peur. Pas encore.

Je le regarde poser la pizza. Je suis toujours debout, entre la porte et la table basse parce que je ne sais pas quoi faire. Il retourne vers la porte, il va partir, ça y est. Il parle, il me dit que c’est un chouette appart pour une fille toute seule. Mais en fait non, il sort pas. A la place, il ferme la porte et met le verrou. Un petit clic qui me dit que rien ne va se passer comme prévu. Un petit clic qui me signifie clairement que je suis dans la merde, que je suis seule, au 5ème étage de mon immeuble, un mercredi à midi, dans mon studio de 20 mètres carrés, avec ce mec inconnu qui vient de refermer la porte, MA porte, sur lui et moi et qui me dit que je suis belle.

Il me parle tout près du visage. Je lui dis qu’il faut qu’il parte, merci pour la pizza, va-t’en, au revoir maintenant, et d’autres trucs absolument inefficaces et inappropriés. Il s’énerve, il me dit que c’est bon, ça va, on discute, tranquille, tu sais c’est un boulot à la con livreur de pizza, pour une fois qu’il rencontre quelqu’un de cool, je vais pas en faire un plat, viens on se pose, assieds-toi.  ASSIEDS TOI JE T’AI DIT. Je vois bien que ça l’énerve, que je lui demande de partir, que je refuse de m’asseoir, que je souris plus du tout d’un coup.

Alors, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tellement peur  que je fais comme avec les mecs-du-RER. D’un coup je deviens gentille, je lui dis ok, je vais m’asseoir on va parler, attends je vais nous chercher des verres. Et j’ai mal au bide, envie de vomir, envie de me jeter par la fenêtre, envie d’être n’importe où ailleurs qu’enfermée chez moi avec un mec qui me crie dessus si je ne m’assois pas. Je vais nous chercher des verres, assieds-toi, enlève ton manteau, pose ton casque, je lui dis. Je réussis à enfin sourire, à faire genre que ça va se passer comme il veut, tout va bien garçon, ton plan va marcher.

En marchant vers la cuisine, et alors qu’il s’installe sur le canapé, détente, je me jette sur la porte, j’enlève le verrou et je cours. Je dévale les escaliers, je me retrouve en bas, je me rends même pas compte que je chiale, j’en ai rien à foutre d’avoir laissé ce bâtard chez moi là-haut, je veux être loin, je veux être avec des gens, je veux être dans un endroit safe, je veux voir mon papa.

Je cavale, moi qui ne cours jamais après le bus. Dehors, heureusement c’est la sortie du lycée collé à mon appart. Y a plein de lycéens qui fument des clopes et qui discutent, en grappes de cinq ou six. Je rentre dans un groupe ou plutôt je me colle au milieu. Les jeunes sont là avec leurs têtes bizarres à se demander ce qu’une meuf inconnue, pas beaucoup plus vieille qu’eux, vient foutre là. Je me baisse un peu, je mets ma capuche, je réponds à aucune de leurs questions, ils me demandent pourquoi je pleure, je savais même pas que je pleurais. Je m’allume une clope et j’attends, avec toujours cette peur au bide qui te tord en deux et qui te dit que tu vas mourir, là, tout de suite.

Je le vois sortir de l’immeuble. Jeter un œil sur les lycéens. J’ai l’impression qu’il me cherche, je suis sûre qu’il me cherche. Mais non. Il bidouille son téléphone et remonte sur sa mob. A la cool. Au revoir.

Pendant des semaines, des mois, j’ai eu peur dans mon bel appart que j’adorais. Parce qu’il avait le code. Parce qu’il pouvait revenir directement à la porte. Parce que je m’étais enfuie et qu’il devait être en colère. Parce que.

Pendant des semaines, des mois, je coupais le son quand j’entendais l’ascenseur s’arrêter à mon étage. Quand les témoins de Jeovah sonnaient à la porte. Quand mon voisin garait sa mob en bas de l’immeuble. Quand mon gardien venait frapper à la porte pour les étrennes ou un recommandé.

Onze ans après, j’ouvre toujours pas la porte quand je commande à manger. Je demande à mon coloc ou à mon mec, mais pour moi, les livreurs c’est fini. ONZE ANS.

Cette histoire-là, j’en avais quasiment jamais parlé. A personne. Parce que c’est la honte. Parce que je suis une fille forte. Parce qu’il m’a pas frappée après tout alors pourquoi j’ai eu peur, hein ? Parce que mon papa m’a appris à viser les couilles si ça arrive. Et parce que j’ai pas pu. Tout ce que j’ai pu faire c’est m’enfuir. Et pleurer. Et oublier. Ou essayer.

La peur du viol, c’est ça. C’est passer en une seconde de « Oh cool, je vais me taper une 4 fromages » à « Je vais me faire violer. Ou tuer. Ou les deux ». Entre autres. Bienvenue dans le monde des femmes, loin des conseils beauté et des conversations sur Beyoncé.

PS : Hey, livreur de merde, si tu me lis, BOIS MES REGLES ENFOIRE. Comme dirait @kanyewech.