Archives de février, 2013

Pour ma santé mentale (et pour vous divertir un peu), j’ai décidé d’écrire chaque semaine une brève chronique des cours du soir.

J’ai commencé cette formation il y a 6 mois : niveau Bac + 3, cours tous les soirs, dans Paris, avec des adultes en reprise d’études, pour la plupart salariés du secteur culturel, social ou paramédical. Parfois on est 10 à assister au cours, parfois 50, c’est imprévisible. Parfois, les enseignants sont des chercheurs chevronnés, parfois des professionnels qui n’ont jamais vu l’intérieur d’une salle de classe, ça aussi c’est imprévisible. Et c’est pénible. Insupportable. Intolérable.

Petit aperçu de jeudi soir dernier : 

Cours en amphi sur l’histoire de l’assistance sociale. Prof super intéressante, discours construit, plan facile à suivre. Même quelqu’un qui n’y connait rien comprendrait.

Je m’étonne du silence de mes congénères, d’ordinaire si prompts à intervenir à tort et à travers. L’enseignante réussit à parler quasiment de manière ininterrompue 2 heures. Elle annonce une pause, gentiment. La malheureuse ! A notre retour en amphi, c’est parti, enfin, comme je les connais, en mode café des sports.

« Mais Madaaaame, vous dites que la retraite ça n’existe que depuis 1945, mais c’est pas vrai, comment ils auraient fait les vieux avant, sinon »

Ben, mon frère, avant, il n’y avait pas de vieux, les plus âgés avaient 30 à 40 ans et tu bossais jusqu’à la mort. Ouais, je sais, tu ne t’étais jamais posé la question, mais si on te le dit, c’est que c’est vrai.

« Mais Madaaaame, vous dites qu’après la guerre de 39/45, les français avaient tous l’impression d’être dans le même bateau, dans une « communauté de destin » mais on parle jamais des tirailleurs sénégalais, hein (se lève dans l’amphi, parle très fort). Ces travailleurs sénégalais qu’on mettait dans les ghettos de Nanterre, on n’en parle jamais, c’est dégueulasse, moi j’en ai marre qu’on m’enseigne l’histoire des blancs ». 

Baby, écoute : les tirailleurs sénégalais n’ont rien à voir avec le ghetto algérien de Nanterre. Rien. Et si tu voulais vraiment critiquer (à juste titre) la partialité de l’enseignement de l’histoire française, le minimum serait que tu t’intéresses à la question de la colonisation, bien plus complexe que ça. Rien de pire que d’entendre quelqu’un prendre une posture anti-coloniale et anti-raciste sans avoir jamais ouvert le moindre bouquin. Juste pour être cool.

L’enseignante commence à être vaguement désemparée, voire affligée, par le niveau des étudiants et leurs interventions incessantes. Elle reprend tout de même et explique pour quelle raison un système de protection sociale basé sur les cotisations liées au travail connait des difficultés lorsqu’il y a de moins en moins de travailleurs et de plus en plus de chômeurs.

« Mais Madaaaaame, moi je sais qu’il y a plein de profiteurs hein, quand on gagne mieux au chômage ou au RSA qu’en travaillant, après faut pas s’étonner qu’il y ait des gens qui préfèrent rester chez eux. D’façon, c’est vrai, le voisin de ma tante il est comme ça » 

Bon.Bon.Bon. Là, je retrouve mes chers camarades : des piliers de café du commerce, qui ne lisent que le 20 minutes (et encore pas en entier), qui prennent toujours en exemple le cousin-de-la-soeur-de-la-meilleure-amie-de-la-voisine, des personnes chez qui la prise de parole en public provoque une réelle excitation, des ignorants très fiers de l’être.

C’est à ce moment là que j’ai quitté le cours. Parce que je commençais à imaginer des moyens de les torturer, façon Moyen Age : les écarteler entre quatre chevaux, leur faire tenir un fer rouge, les attacher à une roue géante, leur plonger la tête dans l’huile bouillante, ce genre de trucs.

La suite la semaine prochaine.

 

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 Je viens de raccrocher avec une assistante sociale d’hôpital et j’ai encore du mal à respirer.

Je n’ai jamais rencontré Madame Machin. Je l’appelais ce matin pour lui demander si elle pouvait aider Monsieur B, résident du foyer et patient de son service, qui se remet difficilement d’un cancer et aurait bien besoin d’un séjour en maison de repos, pour se retaper un peu.

Madame Machin travaille dans le service d’oncologie d’un grand hôpital public parisien. Elle s’occupe donc des patients atteints d’une affection cancéreuse : elle est censée les accompagner dans leurs démarches, les aider à trouver un établissement adapté à leur condition, instruire avec eux les dossiers de demande d’aide auxquels ils ont DROIT, les écouter, les soutenir, leur proposer des solutions convenant à leur situation, à leurs projets. Elle doit accomplir ses missions dans le respect de la déontologie de la profession. Je doute vraiment que Madame Machin connaisse ce mot ou sache même l’orthographier.

Parce que Madame Machin ne voit pas les choses comme ça. Elle est comme tant d’autres de ses congénères, de ceux que j’ai envie de jeter dans la Seine car ils discréditent à la fois la profession et la société dans son ensemble: elle juge, elle condamne, elle choisit du haut de son fauteuil les pauvres qui méritent son aide et celle de l’état, écarte les patients qu’elle considère « pas méritants » ou ceux qu’elle soupçonne de fraude, sans preuve, à l’intuition.  Et on la paye pour ça. Ceci dit, Madame Machin doit avoir quelques soucis personnels : ce n’est pas souvent (et heureusement) qu’une de mes collègues me prend pour sa psy.

Extraits choisis. Prenez un sac à vomi, c’est du lourd.

Code de déontologie des assistantes sociales : Art. 2 – De la non-discrimination 
Dans ses activités, l’Assistant de Service Social met sa fonction à la disposition des personnes, quels que soient leur race, leur couleur, leur sexe, leur situation, leur nationalité, leur religion, leur opinion politique et quels que soient les sentiments que ces personnes lui inspirent. 

Madame Machin : « Moi quand je vois des femmes qui viennent les ongles peinturlurés, bien coiffées demander de l’aide pour nourrir leurs gosses, ben, désolée, je dis non. Moi ma mère elle nous a élevées toutes seules et nous nourrir c’était sa priorité, elle allait jamais chez le coiffeur, ma mère ».

Alors déjà, on est ravies d’apprendre que Madame Machin fonde son intervention sur son expérience personnelle et sur les cheveux de sa défunte maman, ça rassure. C’est moins rassurant de savoir que Madame Machin prive des gosses de nourriture au prétexte que leurs mères n’ont pas l’air assez pauvres, ni assez nécessiteuses.  Quand t’es pauvre, faut être moche, sale et dépeigné. Faut avoir perdu toute ta dignité, c’est quand même le minimum quoi, après tout c’est l’état qui nourrit tes gosses.

Madame Machin : « Moi je suis désolée mais y en a ils exagèrent : l’autre jour un monsieur SDF qui dormait en établissement d’urgence, GRATUITEMENT DONC, il voulait demander l’allocation adulte handicapé. Et puis on discute et il me dit qu’il envoie l’argent qu’il peut à ses parents au Mali parce que sa mère est très malade. Et ben, c’est non, désolée, mais l’argent de l’état c’est pas fait pour envoyer à ses parents malades ».

Cool, dis-donc, c’est Madame Machin qui décide à qui donner l’argent de l’état en se basant sur les confidences que les patients lui font. Elle décide de ce que les gens font de leurs droits. Pas de la charité hein, de leurs droits. Et puis l’allocation adulte handicapé, c’est pas des bonbons hein, c’est difficile à obtenir, ça se fait en plusieurs mois, sur présentation de certificats médicaux, avec des preuves. Comme toutes les aides sociales, il faut les demander et prouver qu’on correspond aux critères pour les obtenir. Mais bon. En plus, Madame Machin a l’air de trouver ça hyper cool et confortable de vivre en centre d’hébergement d’urgence. J’aimerai bien qu’elle aille y passer une nuit : elle se ferait violer, battre, agresser, voler ses affaires. Mais bon, vu qu’elle serait logée gratuitement dans un dortoir de 6 personnes sans domicile et remise à la rue dès le lendemain, ça lui irait surement, à Madame Machin. C’est gratuit, voyez, faut pas râler.

Madame Machin : « Il est vraiment français ce Monsieur ? Non, parce que certains disent qu’ils sont français mais en fait c’est des menteurs. L’autre jour j’ai reçu une famille, en fait, c’étaient des kabyles. Je lui ai dit au Monsieur, ça se voit tout de suite que vous êtres kabyles, vous avez pas un comportement d’arabes, je le vois, je les reconnais ces gens ».

Sur le coup, ça se passe de commentaire.

Je pourrais continuer encore une page ou deux avec les citations de Madame Machin : tout y est passé, les fraudeurs, les travailleurs au noir, les mecs au RSA qui roulent en BM, les femmes qui font des gosses pour toucher les allocs, les gens qui boivent leur allocation adulte handicapé et autres saloperies totalement contraires à la déontologie et  dénuées de fondement scientifique.

Madame Machin, à plus de 60 ans, si elle avait su « elle aurait pas fait assistante sociale ». Moi aussi j’aurais préféré qu’elle aille bosser aux impôts ou pour un centre de recouvrement, plutôt que lui soient confiées des missions d’accompagnement de personnes fragiles, cancéreux ou en rémission, totalement laissés à sa merci.

Alors, puisque c’est la fête, moi aussi je vais transgresser le code de la déontologie, l’article 26 précisément : L’Assistant de Service Social doit avoir une attitude de confraternité à l’égard de ses collègues et s’abstiendra de tout acte ou propos susceptible de leur nuire. Je vais écrire à son chef de service, à la direction de l’hôpital, à Marisol Touraine, à tout le monde. Faut mettre Madame Machin à la retraite. Et tout de suite, avant que je ne l’attende un soir dans son parking pour l’étrangler avec un câble électrique. Et pour le bien de la profession.