Archives de juillet, 2012

Dans la série des trucs au top en théorie et catastrophiques sur le terrain : le volontariat en service civique.

En théorie donc, c’est plutôt une bonne idée. Pour ceux qui ne connaissent pas le principe, il s’agit de proposer à des jeunes de 16 à 25 ans des missions dans les domaines de la solidarité, la protection de l’environnement, le sport, l’éducation, au sein d’organismes à but non lucratif ou de services publics, d’une durée de 6 à 12 mois maximum. Les volontaires sont alors rémunérés par l’État (466.75€) et par l’association d’accueil (103.90€)  soit 570.65€ et travaillent entre 24 et 35 heures par semaine.

Les jeunes s’inscrivent sur le site, donnent leurs dispos et décrivent ce qu’ils souhaitent. Le service civique leur propose plusieurs missions sur lesquelles les positionner, les jeunes choisissent, et c’est parti mon kiki.

L’objectif principal est « d’offrir à tous les jeunes qui le souhaitent l’opportunité de s’engager, de donner de leur temps à la collectivité, tout en renforçant la cohésion nationale et la mixité sociale. »
Ca a l’air cool, hein? Ben ça ne l’est pas. Du tout. En tous cas dans le secteur social. Ni pour les volontaires, ni pour ceux qui les accueillent. Je vous explique.

Pour le jeune :
Le jeune volontaire est généralement en rupture d’études. Soit il s’est planté aux partiels et attend la prochaine rentrée pour changer d’orientation, soit il n’a pas trouvé de stage en Licence Pro et utilise le service civique à cette fin.  Soit il a juste besoin de payer ses frais de scolarité.
Dans tous les cas, il a moins de 25 ans, et n’a pas droit au RSA jeune (oui, ce truc ré-vo-lu-tion-naire qui concerne à peine 10 000 personnes depuis sa création). Résultat, il galère pour se payer des coquillettes et du tabac à rouler. Alors qu’est ce qu’il fait ? Il s’engage en Service Civique. Comme ça, s’il choisit un contrat de 24 heures par semaine, il bosse 96 heures par mois, de jour, en continu et perçoit 570.65€. C’est toujours mieux que de prendre un contrat chez McDo, avec des horaires pas possibles, pour au final percevoir 80 euros de plus. Un bon plan.

SAUF QUE :
Notre jeune là, il n’est pas préparé à travailler dans le social, il n’a ni connaissances théoriques, ni compétences sur le sujet. Je ne lui en veux pas à ce pauvre chou : si les formations du secteur social se font en trois années pleines, c’est que ce sont des métiers qui ne s’improvisent pas. Par ailleurs, (pas systématiquement, mais souvent), le social, notre jeune, il s’en fout ou il s’en fait une fausse idée. Parfois il prend le site le plus proche de chez lui, ou celui qui propose une tranche horaire qui l’arrange sans se préoccuper des missions qui lui seront confiées. Parfois aussi, ça le tente bien d’aller bosser avec les pauvres, les immigrés, les poivrots et les handicapés, mais comme il n’a aucune idée des conditions de travail dans lesquelles il devra exercer, il est souvent totalement ahuri les premiers jours. Pour preuve, le taux d’abandon de poste des volontaires civiques est à se décrocher la mâchoire de rire.
Au final, des projets sont initiés dans les structures, puis menés n’importe comment, voire complètement abandonnés. Bel effet sur le public accueilli. Joli.

Pour l’association et les services publics d’accueil :
Ah quelle joie ce volontariat civique ! Ben oui, voilà du personnel quasiment gratuit (non qualifié, certes, mais on ne va pas chipoter, après tout il ne s’agit QUE de s’occuper de gens en grande difficulté), pour 100 euros par mois, quelle aubaine ! En plus, on ne leur prévoit pas d’encadrement, ou si peu, les travailleurs sociaux sur le terrain ont laaaargement le temps de s’occuper des minots qui pleurent dès que le ton monte avec un résident. Et puis, prendre des volontaires civiques, ça fait joli pour communiquer autour des actions du service ou de l’asso en question Visez un peu : « L’association Trucmuche contribue à la mixité sociale et générationnelle et accueille 8 426 jeunes en volontariat civique en 2012 ». Youpi ! Ca fait vachement classe auprès de la hiérarchie, des partenaires, des financeurs et du grand public. Même si à peine 5% d’entre eux mèneront leur mission à terme. Tout bénèf.

SAUF QUE :
Les personnes qui recrutent les volontaires civiques sont rarement celles qui vont devoir se les farcir sur le terrain. C’est un problème. Une des volontaires que nous avons reçue ici avait typiquement un profil de meuf-qui-travaille-a-la-sécu-ou-aux-impôts (sans offense, hein), à la limite d’un sketch. Au quotidien, une vraie galère : et que je traine des pieds quand on me demande un service, et que je refuse toutes les tâches trop pénibles ou salissantes, et que j’arrive en retard tous les jours sans excuse voire je ne viens carrément pas parce que j’ai piscine/orthodontiste/poney mais je ne préviens pas parce que je m’en fous, et que je m’habille de pied en cap à 17h21, pass Navigo en main pour être sure d’être hors du foyer à 17h30 etc. Un poème.
Sur d’autres structures que je connais, certains volontaires passaient littéralement leur journée le nez collé sur le portable, et refusaient les tâches qu’on leur attribuait sous des motifs hilarants (c’est trop lourd/c’est trop sale/ma mère veut pas/mes baskets sont neuves/ça pue). De toute façon, sur le terrain, les travailleurs sociaux n’ont hélas souvent pas le temps de faire tout ce qu’ils voudraient dans une seule journée, alors former des jeunes, les encadrer, les soutenir, leur enseigner les bases ? Haha, bien sur, ouais, bisou.
Pour finir, parfois, certaines associations finissent par prendre un travailleur social diplômé en CDD afin que celui-ci forme les volontaires en service civique (rapidement, hein, ce sont des contrats de 12 mois maxi). Ensuite, l’association ne reconduit pas le CDD du professionnel et garde les volontaires pour réaliser les mêmes taches. Grosse économie. Une réussite, je vous dis.

Alors pendant les vacances, en ouvrant le journal, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que notre tout nouveau Président souhaitait « devant le succès du service civique (!!), étendre le dispositif à 100 000 jeunes d’ici 2017 » au lieu des 25 000 actuellement. J’ai failli m’étrangler avec mon café. Ce qui aurait été une grande perte pour les futurs volontaires civiques démotivés que mon boss ne manquera pas de m’envoyer sans m’avoir consultée. Cool histoire frère.

 

PS : J’ai une solution (bah oui) pour que le service civique ne concerne que les jeunes qui soient réellement soucieux de s’engager : étendre le RSA jeune. Ainsi, seuls ceux qui voudront vraiment découvrir le secteur social et y participer seront volontaires et plus personne ne fera ce type de mission pour des raisons purement alimentaires. Ou sinon, on n’a qu’à laisser les mous du genou ramasser les plaques de pétrole sur les plages ou les déchets au bord des autoroutes. Utile, mais pas dangereux pour les usagers. Un bon compromis.

Bye bye Mister B !

Publié: 24 juillet 2012 dans Social Work

Ca y est, je suis de retour. Pendant quasiment cinq semaines, j’ai quitté le foyer et les résidents, pour une période de repos que j’estime (on n’est jamais mieux servi que par soi-même) bien méritée. Je ne vous cache pas que la dernière semaine de congés a été un peu longue, et que j’avais hâte, oui, hâte, de retrouver le foyer.

Il faut dire qu’en mon absence, Mr B. est mort. Subitement. Un jour, il est tombé dans les pommes, a été admis aux urgences, et pouf…mort cérébrale.

Bon, il n’était pas en forme Mr B., la vie de rue, l’alcool, l’isolement, la précarité, ça vous fait vieillir plus vite que les autres. Alors à 59 ans, il est parti d’un coup. Hommage à un mec hors norme, parce qu’il mérite d’être connu, et que sincèrement, il va me manquer.

C’était un sacré bonhomme ce type. Physiquement impressionnant déjà, une vraie montagne, sans un cheveu sur le caillou. Il pesait son quintal quand même, c’est pas rien. Et puis quand Mr B. était dans le coin, c’était impossible de le rater. Je pense à cet après midi d’hiver, où nous recevions des bénévoles qui devaient le soir même lire des textes à voix haute pour les résidents. Trois bénévoles donc, la cinquantaine, s’entrainaient à réciter dans la salle commune.
De mon coté, je m’activais: buffet à préparer, table à dresser, chaises à installer, il fallait que tout soit parfait pour notre soirée mensuelle. Vers 18h, j’ai laissé les bénévoles poursuivre leur répétition et je suis montée (les locaux sont au sous-sol) prévenir les résidents que la soirée allait bientôt commencer. A mon retour dans « le salon », j’ai trouvé les trois lectrices quasiment empilées les unes sur les autres, recroquevillées sur elles-mêmes, l’air terrifié. Normal : Mr B. était installé en face d’elles, 4 grammes d’alcool dans chaque bras, une valise plein de couteaux sur ses genoux. Entre ses mains, un aiguiseur et un immense sabre, limite coupe-coupe, qu’il faisait valser sur la pierre avec de grands gestes. Je rassurais d’un œil les bénévoles apeurées, et demandait à Mr B. quel était son projet. Tranquille, il me répondit qu’il était venu m’aider à « tartiner le pain de mie ». Tartiner le pain de mie avec un couteau de 23 cm de long, c’est vrai que je n’y avais pas pensé. Sacré Mr B.

Grande gueule comme pas deux, à la fois touchant et irritant, il ne laissait en tous cas personne indifférent. C’était tout à fait le genre à venir quasiment nous insulter d’incapables, de fainéantes et de délinquantes (ma collègue et moi fumons dans notre bureau/sous-sol) et de revenir le lendemain, doux comme un agneau, à verser une larme de reconnaissance sur « tout ce que nous faisions pour lui à la pension de famille ». On s’est fâchés plusieurs fois lui et moi. Fort. Alors il me boudait, une semaine, deux parfois. Et, voyant que je ne cédais pas à son chantage et que, malgré tout, j’étais toujours contente de le voir et d’humeur égale, même s’il avait été odieux la veille, il finissait par s’adoucir et revenir participer à la vie de la structure, même après avoir juré ses grands dieux que jamais, plus jamais il ne reviendrait. Un numéro, je vous dis.

Pour un mec à la limite de l’incurie, il était toujours du dernier chic. C’est le seul homme que je connaisse à aller fouiller dans les fripes de la Croix Rouge pour dénicher un costard trois pièces Armani, avec la pochette rouge assortie. Et à porter gilet, maillot de corps et chaussures vernies chaque jour. C’est aussi le seul à ma connaissance à avoir un diplôme en MacDologie. Oui, oui, il a même fait le stage aux États Unis vous vous rendez compte ?!

Un matin de juillet, ce type extraordinaire, au sens propre du terme, nous a quittés. C’est bien triste, si vous voulez mon avis, que le monde perde un être de la qualité de Mr B. avec ses fantaisies, ses lubies, ses coups de colère et ses larmes de joie. Je regrette pour vous tous que vous ne l’ayez pas connu, ça valait le coup d’œil.

Un personnage. RIP Mr B.