Archives de mai, 2012

La bouffe, mon frère.

Dans tous les milieux, une popote maison rassemble les foules et apaise les tensions. Alors, nous, au foyer, on a décidé qu’on allait préparer un gueuleton une fois par mois et se péter le bide avec les résidents. Sur le papier, ca s’appelle « atelier cuisine et repas collectif ». Mais sur le terrain, c’est une autre histoire. Tranche de vie.

La première fois, c’était chaud. 8 participants, dont nos deux stagiaires quasiment végétatives. Et moi, qui suis restée coincée, en plein milieu de l’atelier, 25 minutes dans l’antique ascenseur du foyer, dans le noir, en tablier, sans clopes ni téléphone. J’ai crié à m’en faire saigner les tympans. L’ouvrier qui détruisait à la masse le mur adjacent audit ascenseur n’a pas facilité mon sauvetage. Bref, je m’en suis sortie vivante (et humiliée) mais c’était un beau bordel. Ben oui, au menu de ce jour là, bissap et pastels sénégalais au thon. Sauf qu’entre Mr B. qui veut tout contrôler et tout faire lui-même, Mr K. qui met 1 bonne heure à découper une carotte, Mr T. qui aurait préféré faire un gâteau au chocolat, et Mr L. qui critique la recette choisie, c’est pas simple. Au final, les pastels étaient délicieux et les résidents…pas trop mécontents.

Atelier 2 : Clouée au lit par une vilaine gastro, je laisse mon adorable et compétente collègue organiser, animer et gérer seule le second atelier. La pauvre a fini sur les rotules, à la limite de l’arrêt de travail pour épuisement. Légumes pas assez cuits, reproches multiples, cuisson trop longue et déception générale malgré son implication dans l’atelier. Je vous jure, s’occuper de tout ce monde, réguler les tensions, assurer la sécurité, tout en vérifiant que les recettes sont à peu près suivies et que chacun a la possibilité de participer, c’est très compliqué. Le faire seule, c’est mission impossible.

Atelier 3 : On anticipe. Vu le flot de critiques des ateliers précédents, on décide de commencer la préparation très tôt, histoire d’être sures que tout sera prêt à midi, comme prévu. Raté. On s’y est prises trop tôt, puisqu’à 11h30, on se retrouve toutes les deux avec les résidents, devant la table dressée et les assiettes fumantes. Tant pis, on mange. Cette fois, c’est bon et la préparation s’est bien déroulée. Quelques petits accrochages entre les résidents mais rien d’inhabituel, nous sommes définitivement sur la bonne voie.

Atelier 3 : Raclette halal. Au top, un succès, vu qu’il fait à peine 8 degrés en ce mois d’avril et que tout ce que nous avions à faire était cuire 5 kilos de patate et disposer les ingrédients dans les assiettes. The simpler the better.

Atelier 4 : Aujourd’hui, c’est salade landaise, légumes farcis et fraises chantilly. Nous sommes bénies des Dieux des Foyers, tout se déroule parfaitement bien. Chacun met la main a la pate, découpe, range, met la table, sert son voisin. Un vrai miracle. Du coup, l’aspect familial du repas en collectif est d’autant plus frappant. Mr B. discute de son passé de cuisinier professionnel avec son voisin, Mr B. bis (on a plein de Mr B.) est curieux des poivrons farcis, plat auquel il n’avait jamais gouté auparavant, Mr L. raconte son enfance à la campagne et son gout prononcé pour « les moineaux farcis qu’on attrapait nous-mêmes », bref l’ambiance est bonne, conviviale, la mayonnaise prend, et les plats disparaissent. Tous les résidents ressortent gavés, et ravis. Nous aussi.

La bouffe, mes amis, ou le meilleur moyen de rassembler autour d’une table des alcoolos et des musulmans (et même des alcoolos musulmans), des handicapés et des mecs de rue, et … deux petites meufs de trente ans, le tout dans la joie et la bonne humeur. Bsahtek.

PS : Oui, ma colère est retombée, au moins momentanément. Profitez des prochains articles désuets et gais, ça change !

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Depuis des semaines, je ne peux plus travailler. Je ne peux plus être calme. Je ne peux plus me concentrer. Je ne peux plus rire, ou pas longtemps, pas sincèrement. Même dans les bras de mon amoureux, parfois, je souris pour lui faire plaisir, ou au moins ne pas l’inquiéter.  Je suis devenue un concentré de haine et de colère. Une bombe pleine de clous rouillés qui peut vous péter à la gueule à tout moment.

Parce que mon horizon à moi est bouché. Parce que j’ai deux boulots. Un que j’aime à la folie et que je ne veux pas quitter, mais qui ne me rapporte pas de quoi vivre. Un que je n’aime pas, de nuit, qui est difficile physiquement et humiliant psychologiquement. Parce qu’à chaque fois que je m’entends chiouner, me plaindre d’être fatiguée de travailler le jour et puis la nuit, pour moins de 1350€, je m’en veux d’être aussi faible, je me mettrais des baffes. Mon autre moi, l’hologramme qui me suit partout, m’engueule d’avoir envie de pleurer sur mon sort, me pourrit quand j’abuse de la weed et du Bordeaux pour oublier cette merde, et m’hurle que je devrais me montrer plus forte, plus déterminée, exige que je souffre en silence.

Parce que dans ma courte vie de travailleur social, j’ai déjà rencontré des personnes dont le parcours de vie est si difficile que c’est incroyable qu’ils soient encore debouts. Des mères célibataires de 20 ans qui vivent dans des hôtels sociaux où leurs mômes n’ont pas assez de place pour apprendre à marcher. Des anciens travailleurs malades, cassés, qui vivent avec 700€ par mois dans 9m2 depuis 30 ans sans se plaindre. Des familles entières de réfugiés, qui n’ont pas obtenu la reconnaissance de demandeurs d’asile parce que le Bangladesh est désormais un pays « sur », et qui errent dans Paris, sans papiers du coup, traqués comme des animaux, les gamins et valises sous le bras. Des petites mamies maghrébines qui tombent sans cesse chez elles, mais qui n’ont personne pour les ramasser, personne tout court, ni ici ni au pays, et pas assez d’argent pour aller en maison de retraite. Des gamins borderline, qui au début, volent des bonbecs au Franprix, et qui finissent par piquer des mobylettes et des sacs à mains, parce que l’école c’était pas pour eux, et qu’un seul acte de délinquance les marque au fer, les destine quasiment tous à la prison et aux emmerdes. Des petits bulgares qu’on envoie faire la manche tout seuls dans le métro, parce que leurs parents, bien qu’européens, n’ont pas le droit de travailler comme les autres (il faut que l’employeur paye une taxe, et remplisse un papier, dans un pays avec 10% de chômeurs faites moi bien marrer). Des personnes handicapées mentales qui (sur)vivent entre le trottoir et la prison, parce que les hôpitaux psy, il n’y en a plus, ou si peu et que ceux qui restent sont pleins à craquer.

A cause de tout ça, depuis des semaines, je suis une boule de rage, une terroriste en puissance. Parce qu’il y a une chance que Sarkozy soit réélu. Parce qu’il a (barrez la mention inutile) de la prestance, de l’énergie, de la détermination et la capacité de vous faire oublier tout ce qu’il a détruit ces cinq dernières années. Parce qu’il manipule si bien la peur et la haine de l’autre. Parce que des gens me disent encore que c’est ce soir, jour du débat, qu’ils vont choisir pour qui ils vont voter. Ou pas voter. Parce qu’ils s’en foutent. Parce que ce soir y a Koh Lanta à la télé. Parce que j’ai l’impression que personne, non, personne, ne fait le lien entre cette élection et celles qui vont suivre et toutes ces vies là, celle des vieux, des migrants, des chômeurs, des mères isolées, des mômes perdus, la mienne aussi, la votre surement.

Parce qu’ils ont dit « le vrai travail », parce qu’ils martèlent «le cancer de l’assistanat », parce qu’ils répètent « manque de place en prison » et « politique sécuritaire », parce qu’ils disent que chacun est « responsable » de sa situation, parce qu’ils répètent « immigration » « halal » « hijab » et « insécurité » dans la même phrase jusqu’à en avoir la bouche sèche, parce qu’ils détruisent par leurs discours et leurs actes l’espoir que j’entretiens d’une société plus juste, plus égalitaire et plus tolérante. Et quand il n’y a plus d’espoir, que reste-t-il, à  part la violence ? Ben rien.

A bon entendeur, bisou.