Archives de avril, 2012

Incroyable.

Mr B., d’habitude si doux, si patient est en colère. Il s’appuie sur sa canne, parle fort, grommelle, fait les cent pas dans le bureau.

La Caisse d’Allocations Familiales, pour la troisième fois en un mois, lui demande d’envoyer des justificatifs. Sinon il ne percevra plus ses allocations logement.

La première fois, la CAF a demandé à Monsieur de leur adresser un document expliquant que sa femme n’est pas en France, mais bien au Mali. Citoyen obéissant, Monsieur s’est exécuté.

Et puis, quinze jours plus tard, la CAF a demandé à Monsieur de lui envoyer une copie de son acte de mariage. Monsieur, quelque peu perturbé par ces requêtes multiples, a obtenu et adressé le précieux document à la caisse.

Et puis, aujourd’hui, soit à peine deux semaines après leur dernière demande, nouveau courrier de la CAF. Monsieur doit désormais adresser à la caisse un extrait intégral de l’acte de mariage, récent, certifié conforme par l’administration malienne.

Monsieur B. est marié au Mali depuis 1974. Sa femme n’a jamais posé un petit orteil en France : elle élève et scolarise leurs enfants au pays, grâce à l’argent que Monsieur B. envoie chaque mois par mandat. Monsieur B. est encore  à ce jour marié avec elle. Monsieur B. a toujours travaillé, et ce, depuis son arrivée en France, le 3 mars 1969. Jusqu’à l’année dernière, nous dit-il, il n’a jamais eu de contrôles de la part de l’administration, puisqu’il est très scrupuleux dans ses démarches, et soucieux de bien faire, d’être un citoyen exemplaire, ici, en France. Il veut faire les choses correctement. C’est important pour lui d’être honnête et droit.

Du coup, là, c’est trop. Avec ses mots, il nous explique l’injustice ressentie, l’offense qui lui est faite. Pourquoi on l’ennuie comme ça ? Pourquoi on le soupçonne ? Ce n’est ni un voleur, ni un fraudeur, ni un profiteur. Il a LE DROIT, comme le prévoit la loi française, au bénéfice des Allocations Logement pour que sa petite retraite (moins de 900€) lui permettent de régler les 352€ de loyer que lui coute sa chambre de 11m2 (sans cuisine) au foyer. Le DROIT.

Il est essentiel de distinguer le DROIT de la CHARITÉ. S’il existe deux termes différents, c’est pour une bonne raison. Les APL sont un droit accordé aux résidents de ce pays (sous des conditions par ailleurs de plus en plus compliquées à remplir) afin de réduire les inégalités sociales et de permettre à ceux qui ont de faibles ressources d’accéder et de se maintenir dans un logement décent.

Alors quand j’entends le candidat-président parler de la majorité silencieuse, qui, « parce qu’ils ont le sens de l’honneur et de la dignité, ne demandent rien », j’ai des frissons. Et la gerbe.

Mr B raconte, un peu dans le désordre : « Il FAUT BIEN NOURRIR LA FAMILLE LA BAS. Ca fait 35 ans que je cotise. Il faut qu’ils arrêtent ou je vais avoir une crise, je le sais, tu sais, je connais. J’ai commencé mon travail ici le 3 mars 1969 et jusqu’à présent on travaille on travaille on travaille on est jamais fatigué, jamais malade, mais sans contrôle. Et maintenant  … Quand je vais la bas, à la CAF, ça ne va pas quoi. Avant y a pas de contrôles comme ça, comment ça se fait cette année ils demandent tout tout tout ? On a envoyé déjà le papier de mariage. Mais ils ont demandé un autre, et un autre, et encore un autre. La date de mariage c’est 1974. La date d’arrivée en France, c’est 1969. Tu comprends ? Tu comprends ? C’est incroyable.»

Incroyable, oui.

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Le combat continue.

Publié: 20 avril 2012 dans Politique, Social Work

Ce matin, j’ai accompagné Mr S. au centre de réception des étrangers, dans le 12ème arrondissement. Pour ceux qui auraient un trou de mémoire, j’avais déjà évoqué la situation choquante de Mr dans cet article là.

Depuis quelques temps, il vient me voir chaque jour dans mon bureau pour que nous vérifiions ensemble le dossier de demande de carte de 10 ans. Il fonde beaucoup d’espoir dans cette démarche. Tous les documents sont prêts depuis fin janvier, mais pour apaiser ses craintes, je contrôle son dossier devant lui, une fois, deux fois, cent fois. Parce que me regarder cocher les cases calme ses angoisses.

Le rendez vous est fixé à 10h, rue de Charenton, pas très loin du foyer. Monsieur, anxieux, a souhaité que nous partions à 9h. Il a soigné sa tenue : veste de costume, pantalon à pinces, chemise en uniwax. Seules les babouches et le petit chapeau qu’il porte rappellent d’où il vient. Comme je l’avais prévu, nous sommes en avance de 45 minutes. Puisqu’il est interdit de se présenter avant l’heure, nous nous accoudons ensemble au troquet, café pour moi, lait chaud pour lui, puis, nous dirigeons vers l’accueil.

Une vingtaine de personnes attendent dans la vilaine pièce marron. Il n’y a pas assez de chaises pour tout le monde, quelques uns restent debout, d’autres sont assis par terre. Sur tous les visages, la lassitude. Sur certains, la crainte.

Nous nous dirigeons vers le comptoir et remettons à l’agent d’accueil le précieux dossier. Elle est plutôt jeune, parle d’une voix douce, sourit. Lorsqu’elle examine le dossier, elle vérifie d’elle-même l’éligibilité de Monsieur à l’obtention d’une carte de résident de 10 ans, qui remplacerait la carte de séjour d’un an que l’administration est sur le point de lui délivrer pour la 40ème fois. Je comprends à son expression que notre démarche n’aboutira pas. Il faut déclarer 13 000€ aux impôts pour prétendre obtenir ce document, il faut également avoir un logement autonome, c’est-à-dire n’être ni hébergé par un tiers, ni être résident en foyer. Enfin, il faut travailler.
Mr S. est retraité, hébergé en foyer depuis son arrivée en France, et déclare 12 260€ à l’administration fiscale. Il ne remplit aucune des conditions exigées. Il n’y a plus d’espoir. Il va recevoir un titre de séjour d’un an. Encore.

Nous patientons. Une heure. Deux. Deux et demi. Monsieur S. somnole. Un enfant pleure. Un vieux s’énerve. Enfin, le numéro de notre ticket apparait sur l’écran sale. Nous nous dirigeons ensemble vers les petits boxs dans lesquels sont alignés les agents. La dame est prévenante, respectueuse, patiente. Elle entre le numéro de dossier de Monsieur sur son logiciel. Écarquille des yeux ronds à la vue de la liste des 39 cartes d’un an déjà délivrées à Monsieur. Comme sa collègue, elle essaie de voir si Mr peut prétendre au titre de dix ans. Comme sa collègue, elle comprend rapidement que nul espoir n’est permis. Cette femme, agent de l’État, nous confie son indignation. Elle glisse un « j’espère qu’après les élections ça changera » et adresse à Monsieur un sourire navré.

J’essaye d’expliquer à Monsieur que sa demande est rejetée, et pour quelles raisons. L’espace de quelques secondes, je sens qu’il est loin dans sa tête, qu’il ne m’écoute pas, qu’il est en train de renoncer à l’espoir qu’il nourrissait d’obtenir ce sésame, et d’être enfin tranquille. Alors, pour ne pas tout brûler, pour ne pas chialer, pour éviter d’aller poser une bombe artisanale au répugnant ex-ministère de l’immigration et de l’identité nationale, je décide qu’on va se battre. Je lui propose de demander la nationalité française. L’agent de la préfecture nous encourage. Avec 40 ans de présence sur le territoire et une seule épouse malgré ses 16 enfants, Monsieur a une chance, dit-elle. Inshallah, répond-il. C’est parti.

La suite au prochain épisode.

Proposition 7 du programme de Nicolas Sarkozy : Rendre obligatoire pour les bénéficiaires du RSA d’effectuer 7 heures d’activité d’intérêt général par semaine.

Chouette, enfin, ces saligauds d’assistés vont retourner au travail. Concrètement, ça donne quoi ?

Mr B. a 56 ans. Il est français et célibataire. Il n’a pas de famille en France, et celle qu’il lui reste en Tunisie ne veut plus entendre parler de lui. Il habite dans une chambre individuelle, au foyer, depuis 1980. Il n’ouvre quasiment jamais les volets. Jusqu’en 1991, il était manutentionnaire dans une société de routage. Et puis l’alcool a détruit progressivement sa vie professionnelle, sociale, amoureuse, familiale.
Mr B. pèse 48 kilos pour 1.70m. Les jours de mauvais temps, j’ai toujours peur qu’il s’envole. Mr B. n’a plus que trois dents. Et pas d’argent pour se refaire le sourire. Il a un dentier mais il n’est pas à sa taille et il l’égare sans arrêt. Ces derniers temps, il se balade sans, ce qui rend nos conversations à la fois drôles et compliquées.
Mr B. consacre la majeure partie de son RSA, soit 466.99€ par mois, à l’achat de canettes de bières. Parce que l’alcoolisme est une maladie, et que le sevrage n’est pas une question de volonté, non, pas du tout.
Voila donc Mr B. en 2012, avant l’éventuelle réélection du Président Sarkozy.
Si Sarkozy est réélu, Mr B. devra obligatoirement réaliser 7 heures de travail hebdomadaires, rémunérées au SMIC horaire. Si Sarkozy est réélu, Mr B. devra faire traverser vos enfants à la sortie de l’école, à condition qu’il ne s’évanouisse pas, parce qu’il est trop faible ou trop alcoolisé pour tenir debout. C’est ça, que Sarkozy appelle « rendre la dignité » aux allocataires du RSA.

Dans un autre style, il y a Mlle M., jeune chanteuse. Elle a 31 ans. Elle habite une toute petite chambre dans Paris. Chaque jour, elle créée. Elle écrit, elle compose, elle interprète. Passionnée de musique, Mlle M traverse régulièrement Paris à la rencontre des bars ou des salles de spectacle qui voudraient bien l’accueillir pour un concert. Gratuit. Pour se faire connaitre, pour diffuser ses créations, pour partager sa passion de la musique et du chant avec les autres, et parce qu’elle considère à juste titre participer au développement culturel du pays.
Mlle M aussi perçoit le RSA. 466,99€ par mois. Même avec les aides au logement, il n’est pas facile de vivre à Paris avec un si petit budget. Mlle M. fait des sacrifices. Beaucoup. Sur les vêtements, la nourriture, l’équipement ménager, les sorties, le chauffage, les vacances. Parce qu’elle estime que la musique en vaut largement la peine.
Voila donc Mlle M. en 2012, avant l’éventuelle réélection du Président Sarkozy.
Si Sarkozy est réélu, Mlle M. devra obligatoirement réaliser 7 heures de travail hebdomadaires, rémunérées au SMIC horaire. Si Sarkozy est réélu, Mlle M. devra consacrer 28 heures par mois à replanter des primevères sur les ronds points municipaux. C’est vrai que ça fera joli. En revanche, c’est autant de temps qu’elle ne passera pas à créer et par là-même à apporter une contribution non négligeable à l’art et à la culture.

Nicolas Sarkozy et la majorité présidentielle estiment que ces deux personnes, et les 2,02 millions d’allocataires du RSA doivent réaliser 7 heures d’intérêt général par semaine pour prétendre recevoir cette allocation de survie. Le travail d’intérêt général en France est  à ce jour défini comme une sanction pénale de substitution à l’emprisonnement.

Sanction. Le mot est lâché. Synonymes : condamnation, punition, blâme, châtiment. Par extension sémantique, les allocataires du RSA sont des coupables, des délinquants, des voyous.

Pour ceux à qui les idées planquées sournoisement derrière cette proposition de réforme auraient échappées, voici les sous titres : « C’est de leur faute, en tant qu’individus, si certains ne travaillent pas. Qu’ils assument. D’ailleurs, le travail salarié est la seule façon de contribuer au développement de la société. Et il est inacceptable d’assurer aux citoyens un revenu minimum, aussi ridicule soit-il, sans exiger d’eux une contrepartie. » A vomir.

Artistes et personnes en difficultés, allez voter. Ou vous serez guillotinés. Pour une poignée de dollars.

Par un beau jour de 2003, j’ai pris ma télé, et je l’ai jetée.

Symboliquement, c’était une chouette image. Et depuis, je vis très bien. J’achète la presse, je me renseigne sur le net, je lis des bouquins. Pour me divertir, je participe à des concerts, je vais au ciné, au resto, au spectacle. Et je télécharge illégalement. Tout va bien, donc, la disparition de la télévision de mon quotidien n’a entamé en rien mon capital culturel.

En cette période d’élections présidentielles, je redouble d’attention, je multiplie la lecture d’articles, d’analyses, de programmes électoraux, le visionnage d’interventions de candidats.
Et puis…Twitter m’a parlé du Petit Journal. Émission phare de Canal + semble-t-il, où la politique est particulièrement mise à l’honneur et ses représentants durement chahutés. Et les twittos de vanter le coté impertinent et décalé du Petit Journal, qui présente les candidats sous un autre jour, qui les taquine, les ulcère, les provoque, leur met cher.

J’ai donc regardé plusieurs émissions, pour ne pas mourir idiote. Celle avec Nicolas Sarkozy, celle avec Marine Le Pen, celle avec François Hollande, et celle au sujet de Mélenchon, puisque celui-ci a refusé d’y participer.

Voici donc nos candidats présentés à une heure de grande écoute, par un animateur plus que complaisant. La recette est simple : sourires entendus, petites vannes anodines, vidéos humoristiques, applaudissements du public aux pirouettes des politiques, qui n’ont, il faut le dire, que peu d’efforts à fournir, pour répondre aux petites, aux minuscules, aux microscopiques piques que lance Yann Barthes.

Je découvre avec stupeur qu’être décalé, c’est réaliser des montages d’images des candidats et leur montrer en ricanant. Par exemple, Sarkozy adore les chouquettes et bouffe comme un goret pendant les meetings et réunions. Ouahou, Yann, quelle impertinence ! Quelle insolence ! Ca, c’est une attaque vraiment osée. Je me cache les yeux tant j’ai peur de la réaction du candidat président. Yann, fais gaffe, un coup comme ça, c’est risquer ta place.

Je réalise dans l’effroi qu’être audacieux, c’est inviter Marine Le Pen à pratiquer l’autodérision pendant 19 minutes. Vêtue d’un petit haut à fleurs façon Caroline Hingles, la quadra souriante aux cheveux dorés  se fend la gueule devant les montages vidéo. Son capital sympathie augmente singulièrement. Forcément, qui imaginerait que cette charmante dame véhicule des idées pareilles, voyons ! Elle est si gentille, si fraiche, elle a un tel sens de l’humour, vraiment elle n’est pas comme son père, se disent probablement quelques électeurs encore indécis. Bien joué Yann, beau boulot.

J’ai pris conscience qu’être impertinent c’est décrypter les tics de langage de François Hollande. Homme politique rodé, lui aussi se moque gentiment de ses fans féminines, qui lui courent après pour avoir un bisou, il raille ses conseillers qui lui recoiffent la mèche régulièrement ou lui ordonnent où et quand aller. Le public rit, Yann aussi, François est ravi. Quel culot ils ont au Petit Journal, dites donc, ils y vont fort !

Moi je croyais que la politique, c’était des idées, des valeurs, des propositions, regroupées sous des partis, et représentés par un candidat. Je croyais aussi que les élections présidentielles n’avaient rien à voir avec le télé crochet, je pensais que nous votions pour le projet de société dont nous nous sentions le plus proche, pas pour une personnalité qui passe bien à l’écran. Mais j’ai du me tromper.

Finalement, Le Petit Journal n’est rien d’autre qu’un monstre de bien-pensance,  une tribune dorée offerte gracieusement aux candidats qui maitrisent ce type d’exercice, et qui aiment mélanger la politique et le people.

Je suis sure que Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy et François Hollande remercient chaque matin Yann Barthes et son équipe de leur avoir offert un tel cadeau et sauront faire preuve de reconnaissance une fois les élections passées. Vu qu’il les suce tous, peu importe le résultat du 6 mai, Yann Barthes sera dans les petits papiers du prochain président. Bingo, mon frère. Et longue vie à ton programme de divertissement.

Sur ce, je vais m’acheter un journal. Un vrai, un en papier, un avec d’authentiques  journalistes dedans. Bisou

PS : Je n’ai vu qu’un seul « Grand Journal », celui avec Marine Le Pen. Le seul fait qu’André Manoukian soit leur expert dans le domaine culturel m’a suffit. Largement. Mais si vous me dites que ça vaut le coup, promis, je m’y mets.