Archives de février, 2012

Aujourd’hui j’en ai assez. Cocktail spécial indignation et colère, ingrédients en vrac, syntaxe et style négligés mais je m’en fous, j’ai la nausée.

Sinon, Mallaury Nataf. « Ce ne serait pas une vraie SDF », elle aurait « des ongles vraiment soignés pour une personne à la rue » « une meilleure manucure que moi » et autres débilités, voilà ce qu’on peut lire sur le net.
On va remettre les pendules à l’heure. Les personnes sans abri ne sont pas tous des clochards puants, avinés et barbus, qui soliloquent sur les quais du métro. Parmi les sans abri, il y a aussi des travailleurs pauvres, des femmes, des familles, des vieux qui vivent dans leur voiture, dans des garages, dans des hôtels miteux ou des squats. Toute personne n’ayant pas son nom sur une boite aux lettres peut être considérée comme sans abri. Déjà et d’une. Voilà pour les « vrais » et les « faux » SDF.
De deux, retrouver un peu de dignité, prendre soin de son corps, de ses ongles, de son apparence physique est un élément capital de la reconstruction de l’estime de soi. C’est pourquoi de nombreux centres d’accueil de jour, en plus d’un accompagnement social, d’une douche et d’une boisson chaude proposent des soins de socio-esthétique. Je vois bien que ça en révolte certains qu’une femme sans abri ait une belle french manucure, mais c’est comme ça.
En revanche, ces mêmes personnes ne s’indignent pas que 100% des femmes qui vivent dans la rue soient victimes d’un viol dans les premiers jours de leur errance, que leur espérance de vie moyenne soit de 41 ans, contre 84 ans pour l’ensemble des femmes de la population, voire 37 ans si la personne cumule problèmes de santé mentale et vie de rue. Non, sur ce thème là silence radio. Tout va bien.

Sinon, là tout de suite, il y a un vieux monsieur malade et handicapé, résident du foyer, qui flippe tout seul dans sa chambre de 11m2.  Alors qu’il est en crise, souffre, pleure, angoisse, il est à ce jour difficile, sinon impossible de contacter un membre du secteur psychiatrique pour obtenir de l’aide à domicile. En tous cas, pas tout de suite, pas avant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, par manque de moyens. Je vais pouvoir transmettre le message au résident concerné, qui sera certainement enchanté de savoir qu’on va le laisser angoisser à s’en taper la tête contre les murs jusqu’à ce qu’on trouve une solution. Tout va bien.

Sinon ce matin vers 10h00, Monsieur D. est passé au bureau me saluer. Retraité du bâtiment, 70 ans au compteur, 48 kilos tout mouillé et 708€ de pension de retraite par mois. Dans sa bouche il n’y a plus que 11 dents. Sur les cotés, en haut et en bas. Pour manger c’est pas simple. Le dentiste c’est trop cher, la mutuelle aussi, et de toute façon depuis le temps il a l’habitude de ne pas avoir de dents. La retraite tombe dans 3 jours sur son compte. Il n’a pas mangé hier. Aujourd’hui, il m’a glissé un « J’ai faim ». Tout va bien.

Sinon, dans quelques semaines, ont lieu les élections. Or, la réduction des places dans les centres d’hébergement pour les sans abri, la destruction du secteur psychiatrique, l’augmentation du cout des soins médicaux de base, les coupes budgétaires dans le secteur social ne résultent pas de l’opération du putain de saint esprit. Ce n’est pas  « inévitable » en temps de crise économique, ce n’est pas « la vie, ma pauvre dame ». Ce sont les conséquences brutales et tragiques de décisions politiques. PO-LI-TI-QUES. Compris ?

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Missing pieces

Publié: 2 février 2012 dans Social Work
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Certains clichés ont la peau dure. L’image du policier français, fonctionnaire malhonnête, incapable, arrogant et prompt à abuser du petit pouvoir qui lui a été confié, est ancrée profondément dans l’inconscient collectif. Cette mauvaise réputation est si bien installée dans nos têtes, que jamais, ou presque jamais, on ne s’attend à rencontrer un policier bienveillant et compréhensif, humain en somme. Enfin, moi, je ne m’y attends jamais, et encore moins dans le cadre de l’accompagnement d’un résident dans les méandres de l’organisation policière.

J’ai d’excellentes raisons d’être persuadée que les résidents seront, encore plus que d’autres, sinon maltraités du moins méprisés au commissariat du coin. Parce qu’ils sont d’origine étrangère, qu’ils manquent d’informations sur leurs droits et la manière d’y accéder, qu’ils ne maitrisent pas parfaitement notre langue ni les codes de cette administration, parce qu’ils sont handicapés, parce qu’ils sont alcooliques, ou lents, ou âgés, ou tout cela à la fois.

Je me souviens une fois… J’accompagnais Monsieur C.  au commissariat afin qu’il dépose une plainte pour un vol dont il avait été victime quelques jours plus tôt. La fliquette de l’accueil, blonde peroxydée à l’air renfrogné, nous a ordonné de nous installer sur les bancs défoncés de la salle d’attente. Après une bonne demi-heure passée à écouter les ragots du personnel du « service de proximité » et les détails de la diarrhée du petit dernier de la blondasse de l’accueil, c’était enfin à nous. Je revois avec précision le moment où nous nous sommes installés devant le brigadier chargé de prendre les plaintes. Dès lors que celui-ci avait compris que  Monsieur C. s’exprimait avec difficultés et que j’étais justement là pour l’accompagner,  il ne s’est quasiment plus adressé qu’à moi. A plusieurs reprises, j’ai tenté d’intégrer Monsieur C. à la conversation qui le concernait directement, à l’exhorter à prendre la parole, à raconter les faits, qui s’étaient déroulés dans sa chambre, en mon absence, et sur lesquels je n’avais finalement que peu d’informations. Lorsqu’il s’est adressé directement au policier, celui-ci l’a tout simplement ignoré. Comme s’il n’existait pas, comme s’il n’était pas devant lui à lui expliquer sa situation, à tenter de capter son regard. Une quantité négligeable. Devant le résident gêné, le flic essayait même de me séduire à grands coups de « Il a de la chance ce Monsieur là de vous avoir. Moi aussi j’en voudrais bien une comme vous. Ca vaudrait le coup de pas savoir parler français presque» et autres subtilités. Répugnant, révoltant, un truc à vouloir (encore) intégrer un groupe terroriste libertaire.

Souvent donc, c’est comme ça. Trop souvent.

Et puis parfois, comme aujourd’hui,  les préjugés explosent en mille morceaux. Parfois, un officier attentif, prévenant et bienveillant vient nous accueillir et nous propose l’ascenseur plutôt que l’escalier, par égard pour les difficultés de mobilité du Monsieur que j’accompagne. Parfois, comme aujourd’hui, il nous installe dans un bureau, propose un café, présente ses condoléances, prend le temps d’écouter, de reformuler, de sourire, de ne pas s’arrêter aux problèmes d’élocution et aux fautes de syntaxe. Parfois, comme cet après midi, un officier demande doucement à Monsieur s’il a compris tous les mots, s’il a des questions, s’il est « assez à l’aise avec le français » pour relire lui-même le procès verbal ou s’il a besoin d’aide. Parfois, un officier nous raccompagne, serre la main de Monsieur, lui manifeste du respect, lui offre sa considération en tant qu’être humain, en tant que citoyen.

Et c’est à ce moment là que j’ouvre moi-même les yeux. Je vois une pièce de 35m2, au 2ème étage d’un commissariat parisien décrépi. Je compte quatre bureaux en formica, huit chaises dépareillées, je  remarque les murs marrons dont la moquette tombe en lambeaux, les plaques de faux plafond dégoulinantes d’humidité, j’aperçois un vieux disjoncteur électrique au fond de la pièce sur lequel  quelqu’un a inscrit ne pas toucher, je regarde l’affiche à moitié déchirée qui pend sur une des cloisons, je sens l’odeur du café filtre mille fois réchauffé, je remarque le dentier de mauvaise qualité de l’officier, son uniforme élimé, les cernes violettes sous ses yeux, le reste de kebab sur son bureau. Je prends soudain, et en pleine tête, la mesure des conditions dans lesquelles cet homme s’applique à faire son travail avec humanité et professionnalisme. Et j’ai un peu honte de l’avoir si vite et si mal classé, étiqueté, catalogué.

Les préjugés ont la peau dure. Ceux que l’on véhicule, ceux que l’on combat, ceux dont on assure inconsciemment la diffusion, ceux contre lesquels on mobilise tant d’énergie. Increvables. A moins que…