Archives de janvier, 2012

Explosion de violence

Publié: 17 janvier 2012 dans Social Work
Tags:, , ,

Parfois, je rêve de violence.

Un des résidents du foyer m’a demandé de lui prendre un rendez vous pour obtenir une carte de séjour de 10 ans. En France depuis 1975, il a travaillé dans l’industrie automobile, a nettoyé des baraques de chantier de nuit, a fait le vigile chez Monoprix, a déchargé des camions frigorifiques. Depuis son arrivée ici, il réside en foyer de travailleurs migrants, dans une chambre de 9m2. Un lit simple, une douche, un chiotte, et 250 hommes comme lui. Après 40 ans de travail sous qualifié et sous payé, sa retraite s’élève à 708€. Au pays, sa femme et leurs seize enfants comptent sur l’argent qu’il envoie chaque mois pour vivre.

Cette année, c’est la 39ème fois qu’il renouvelle son titre de séjour d’un an. La 39ème fois qu’il fait la queue des heures dans le froid parisien, son porte-documents sous le bras. La 39ème fois qu’il apporte les preuves de son séjour régulier en France, ses justificatifs de ressources, son certificat d’hébergement en foyer, son attestation de non polygamie, les actes de naissance de chacun de ses enfants, ses 4 photos d’identité, tête droite, sans sourire,  et 10% de sa pension de retraite en timbres fiscaux.

Alors j’appelle. 14 coups de fils au même numéro avant d’entendre enfin la musique martiale du disque préenregistré et une voix de robot m’informer que je peux aussi passer par le Minitel. Oui, oui, le Minitel. Je pourrais aussi leur envoyer une demande de rendez-vous en signaux de fumée depuis le toit du foyer. Ou leur faire parvenir un télégramme chanté. Je pourrais, c’est vrai.

La première dame de la préfecture m’explique qu’il faut que le résident soit présent au moment de la prise de rendez vous car elle doit lui faire passer un pré-test. Un pré-test ? Oui, un pré-test, dit-elle, pour vérifier si Monsieur a une chance d’obtenir ce titre de séjour ou si cette démarche est une perte de temps. De ma voix la plus douce, je lui signale que Monsieur est en France depuis plus de 40 ans, qu’il perçoit sa retraite ici, qu’il a un logement stable et qu’a priori donc, son dossier ne devrait être qu’une simple formalité. Je sens à sa voix que mon insistance l’agace déjà.

Même s’il est en France depuis la prise de la Bastille, il est indispensable que Monsieur ait un niveau de français suffisant pour comprendre ses droits, et surtout, surtout, ses devoirs. Il faut qu’il sache écrire. Il faut qu’il puisse comprendre. Il faut qu’il soit en mesure d’exprimer en français sa compréhension des valeurs de la République et son adhésion à celles-ci. Rien que ça. En d’autres termes, ce pré-test permet à l’administration de vérifier en  quelques questions si le demandeur maitrise suffisamment le français pour prétendre à un titre de séjour de dix ans. Ainsi, un agent de la préfecture a le pouvoir, du haut de son bac + rien, de refuser un rendez-vous à une personne, après un entretien de quatre minutes au téléphone, sans égard pour sa situation sociale, familiale, financière. Au suivant.

Je raccroche, n’ayant pas Monsieur auprès de moi. Lorsqu’il se présente au bureau, accompagné de l’un de ses cousins, qui comprend et parle parfaitement notre langue, je leur explique la situation.  Le cousin traduit les mots trop compliqués. Ils sont découragés, inquiets. Il y a de quoi.

Alors, pour éviter que sa maitrise approximative du français ne le fasse échouer au pré-test, nous décidons ensemble que son cousin se fera passer pour lui au téléphone. Je rédige une liste de questions probables, note les réponses à donner en face de chacune d’elles. Nous relisons tous les quatre, ma collègue, ces messieurs et moi, nous vérifions que nous n’avons rien oublié. Il s’agit de ne pas se faire démasquer.  Il s’agit de les baiser.

Je rappelle. Huit fois. Le cousin est prêt, antisèche à la main, à répondre à l’Inquisiteur. Mais la seconde dame, étrangement, ne me parle pas de pré-test. Elle me demande de décrire la situation de Mr. Quand je lui dis « retraité », elle soupire. Quand je prononce « résident au foyer » elle réplique « Ils n’accordent pas ce genre de titre de séjour aux gens des foyers, non, non ». Quand je lui parle des 708€ de ressources de Monsieur, et de ses problèmes de santé, elle m’explique qu’il est loin des 13 000€ annuels requis et qu’une pathologie chronique n’arrange rien, bien au contraire. Devant mon insistance, elle me conseille tout de même de faire un dossier de demande, et de le présenter au guichet le jour du rendez-vous de renouvellement de la carte de séjour d’un an, au cas où l’agent d’accueil accepte de l’examiner, mais nous laisse peu d’espoir. Voire aucun.

Monsieur ne comprend pas pourquoi ça bloque. Son cousin me demande de faire « tout ce que je peux » pour que le dossier passe. Tout ce que je peux, c’est-à-dire rien. Il n’y a absolument rien que je puisse faire, écrire ou dire qui permette à ce vieil homme fatigué d’obtenir ce bout de papier là. Je ne peux rien mettre en œuvre pour lui éviter de passer une nuit par an dans la file d’attente de la préfecture. Rien que je puisse faire pour lui épargner le stress et l’humiliation d’être sans arrêt contrôlé, suspecté, pointé du doigt, par l’administration, les médias, les gens.

Et puisque je suis là, avec eux, démunie, impuissante malgré mon diplôme, mon expérience, et mon envie de me battre, je rêve de violence. Je me vois enfiler une ceinture d’explosifs, entrer dans la préfecture et éclabousser les agents administratifs avec mes intestins. Il y a des hurlements, du sang sur les murs, de la fumée noire. Les choses changent. Enfin.