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De Saint Malo à Bamako…

Publié: 20 décembre 2011 dans Social Work
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Jeudi dernier, au foyer, il s’est passé quelque chose d’incroyable.

On a invité un lecteur professionnel à venir parler de ses carnets de voyage aux résidents. Né au Mali de parents bretons, cet homme a effectué, en 2005, une marche à pied de Saint Malo à Bamako. Il était accompagné d’un âne qui portait ses bagages, et réalisait des lectures publiques de différents textes, dans les écoles et les bibliothèques, à chacune des étapes de son long voyage.

France, Espagne, Maroc, Mauritanie, Sénégal, Mali…autant de pays, autant de cultures, autant de rencontres et de belles histoires que se proposait de venir raconter Mr R, surnommé le Griot Blanc.

Il faut savoir qu’il y a toujours une légère appréhension avant chaque soirée lecture. Nous en organisons mensuellement depuis quelques temps, mais selon le niveau de difficulté et le thème des textes retenus, la mayonnaise prend plus ou moins bien. On a vu des soirées lectures soporifiques, où personne ne comprenait vraiment ce qu’il se passait, et auxquelles les résidents participaient seulement pour nous faire plaisir, ou pour pouvoir grignoter deux trois bricoles au buffet.

Mais ce soir là…

La salle était comble, une trentaine de résidents environ, d’origines culturelles diverses (Maghreb, SubSahel, Asie…) nous avaient fait l’honneur d’assister à la soirée.  Après une courte présentation de son voyage, le lecteur commença par un extrait d’Amkoulell, l’Enfant Peul, d’Amadou Hampaté Bâ. Il avait choisi la scène ou Amkoulell raconte comment il a appris le français. A savoir, par cœur, sans vraiment comprendre, et ce, jusqu’à ce que la maitrise du vocabulaire permette une expression correcte. On a vu tout de suite que certains résidents se rappelaient de cette époque, du symbole qu’on distribuait aux mauvais élèves, et des coups de trique du maître lorsque l’un d’entre eux commettait une erreur et conjuguait le mot « cabinet » par exemple. Je cabine, tu cabines, vous cabinez. Des sourires naissaient sur les lèvres et les résidents s’échangeaient des souvenirs à voix basse.

Avec humour, le lecteur poursuivit par des anecdotes sur la notion africaine bien particulière du temps et racontait hilare les heures, voire les jours passés à attendre au bord de la route, qu’un des habitants veuille bien les acheminer, lui et son âne jusqu’au village suivant. Il plaisanta sur une soirée dans un village du Sénégal, lors de laquelle un enfant traduisait en pullar l’histoire qu’il racontait. Il expliquait comment, puisque la langue des Peul est très imagée, l’enfant utilisait prés de 20 mots pour traduire : La nuit tombait sous le ciel étoilé. Cette lecture là a donc duré plusieurs heures, à son grand étonnement, traduction oblige.

Enfin, il parla de son âne Babel, de ses ânes plutôt, Babel 1, Babel 2 et Babel 3. Puisqu’il était impossible de faire traverser par bateau son compagnon de route de l’Espagne au Maroc, il dut le revendre et en racheter un autre sur place. Or les tractations et négociations sont plus ou moins longues et codées selon les cultures, surtout pour un toubab, fut-il Malien d’origine. Quand il raconta à quel point les tentatives d’arnaque furent nombreuses et rusées, des rires fusèrent dans la salle.

Chaque nom de village cité, chaque souvenir raconté, semblait rappeler quelque chose aux résidents. Bien sur que les ânes marocains sont les meilleurs, les plus courageux, les plus travailleurs ! Ah, vous êtes passé à Kayes ? C’est mon pays, ça, mon village est le long du fleuve, vous l’avez vu ? Monsieur, pardon, mais chez nous, au Sénégal, pour faire avancer les ânes on n’utilise pas Arwah, jamais, non, les ânes sénégalais ils ne comprennent pas l’arabe…

Au fil de la soirée, les langues se déliaient, les gens riaient, se moquaient gentiment, interpellaient le lecteur sur des détails, discutaient entre eux et avec nous… Lorsque la lumière fut rallumée, les conversations étaient toujours aussi animées et chacun échangeait avec son voisin, verre de bissap et sablé breton maison à la main.

Les sourires sur les visages lorsque la soirée prit fin et que les résidents regagnèrent les 9m2 de leurs chambres ne s’effaceront pas de si tôt. Parce que ce soir là, il s’est passé quelque chose d’incroyable. Un peu de douceur sur des vies difficiles, des moments partagés, de la chaleur, du respect et de l’amour. Le travail social, c’est aussi, et surtout ça.