Archives de novembre, 2011

Trois fois par semaine, au foyer, on prend le petit déjeuner tous ensemble. Café, brioches et jus de fruits ne sont en fait qu’un prétexte pour se retrouver. Parfois, c’est très calme, résidents et travailleurs sociaux se réveillent en douceur, le nez dans leur tasse. Et puis, certains matins, il y a de la magie dans l’air.

Ces jours là, on est surpris de constater à quel point l’existence même de ce type de structure, destinée à accueillir des personnes isolées, un peu cassées, un peu perdues, est essentielle. Le terme « pension de famille » si désuet, est finalement adapté. A 25 résidents, et 2 travailleurs sociaux, on recrée petit à petit une cellule familiale. Bon, je vous l’accorde, notre « famille » a une drôle de tête : des vieux, des boiteux, des alcooliques, des anciens travailleurs migrants, et deux petites meufs. Mais l’esprit même d’une famille, la confiance, l’amour, les plaisanteries, sont bien là. Progressivement, tout doucement, des liens se créent, des amitiés se nouent, et chacun apprend à se confier et à accepter l’autre dans sa différence, et avec ses bagages, souvent très lourds.

Ce matin, c’est une de ces journées. Autour de la table, nous sommes six, et le café est chaud. Un résident nous parle de l’histoire de sa famille, qui appartient à une caste de forgerons, et à qui l’on prête tradionnellement des pouvoirs magiques. Il est coutume de se méfier des Thiam, qui peuvent faire appel aux esprits pour maudire ou favoriser une personne. On apprend d’un autre résident qu’au Mali, dans la région de Kayes, les forgerons sont respectés et craints, uniquement s’ils savent tenir le fer chaud à mains nues. Des histoires circulent. Dans toute l’Afrique de l’Ouest certains métiers, certaines familles jouissent d’une position particulière dans la communauté. Ces réputations ont tendance à perdurer, même ici en France. Mardi dernier, une dame, originaire du Mali, a aidé Mr Thiam à traverser la rue. Lorsqu’elle a su quel était son nom, elle lui a remis 20 euros, lui demandant de faire une prière pour sa famille.

Et puis, la conversation change. Les femmes. C’est un sujet qui revient régulièrement au petit déjeuner. Parce qu’il n’y en pas au foyer déjà. Que les leurs sont au pays. Et que les rues de Paris sont remplies de cheveux longs et de hauts talons. Chacun donne ses préférences, certains avouent favoriser les grosses femmes, bien dodues, dont le corps charnu est garant à la fois de confort, de fertilité et de bonne cuisine. D’autres préfèrent les maigres, les longues, les gracieuses, celles qui ressemblent à des gazelles ou des fées. Combien tu as de femmes toi Salah ? Laquelle tu préfères ? Qui t’a donné les plus beaux enfants, le plus de garçons ? Jusqu’à combien d’épouses la vie devient difficile à gérer ? Autant de fenêtres ouvertes sur des modes de vie dont j’apprends, chaque jour, un peu plus.

Puis, logiquement, les résidents s’adressent à nous, en tant que femmes. Pour nous inciter à la prudence, pour nous conseiller, surtout moi, qu’ils savent célibataire. L’homme idéal serait donc d’abord un travailleur, parce qu’un homme, un vrai, doit d’abord et avant tout être en mesure de protéger celle qu’il aime. Et puis, plutôt un musulman, dont les valeurs de respect de l’autre, de générosité, la sobriété et la capacité d’abnégation semblent indispensables pour assurer le bien être d’une épouse. Enfin, ils insistent beaucoup sur le choix du mari. Puisque l’union est pour la vie, il est crucial de ne pas se tromper. Alors, il faut se montrer patiente, pragmatique, et demander conseil à son père, qui sentira d’instinct les qualités du prétendant, et donnera, ou non la main de sa précieuse fille à une autre famille.

La nôtre de famille, en tous cas, prend chaque jour un peu plus d’importance, dans leur vie, dans la notre, dans la mienne. Il y a beaucoup d’amour et de magie dans l’air. Et ça fait du bien.

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La Missionnaire et la SuperHeroine

Publié: 18 novembre 2011 dans Social Work
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Ces deux derniers jours, j’ai participé à une session de formation sur le thème souffrance psychique et vie sociale. Avec douze autres femmes. Ben oui, dans le social, en dehors des éducateurs spécialisés, nos amis les mâles se font rares. Que des meufs donc.

 Je ne vous cache pas que j’ai brûlé du désir de mettre une balle dans la bouche à deux d’entre elles, archétypes parfaits de profils que l’on retrouve (trop) souvent dans le secteur social : La Missionnaire. Et la SuperHeroine.

 La Missionnaire d’abord. Typiquement, c’est une personne qui travaille à sauver son âme damnée de pécheresse.  Elle ne fait pas de social, elle dispense la charité, à l’ancienne. Elle va d’emblée, et selon ses propres critères parfois très confus, différencier les bons pauvres des mauvais pauvres, décider qui mérite de recevoir de l’aide, et qui ne fait pas suffisamment d’efforts pour s’en sortir. Ce que La Missionnaire préfère dans le fait de travailler auprès des défavorisés, c’est qu’elle a le pouvoir. Elle dirige la vie des indigents et organise l’aumône, toute puissante puisque ces gens sont brisés et ne peuvent souvent pas se défendre. Elle peut donc recevoir une veuve isolée avec enfant et la couvrir de douceur et d’attention, et enchaîner avec un toxicomane, qui n’a finalement que ce qu’il mérite (après tout personne ne lui a demandé de s’injecter toutes ces saloperies dans les veines) et le renvoyer sans ménagement.

 Maya et moi nous connaissions, à l’époque, une Missionnaire qui souhaitait, entre autres douceurs, que les personnes handicapées soient castrées. Selon elle, ils ne méritaient pas que la société s’interroge sur la manière de leur offrir la possibilité d’avoir une sexualité, puisqu’elle considérait, droite dans ses bottes, que ce n’était pas un aspect essentiel de la vie d’une personne. Et puis, de toute façon, ils ne captent rien, ces débiles, ils n’ont donc besoin ni d’affection, ni de caresses, ni d’aucun contact physique d’ailleurs. Alors on coupe et on stérilise. Comme des petits chats. Izi nice un peu.

Je connais un Missionnaire, bénévole celui ci. Il a décidé de donner de son temps et de s’engager auprès des personnes en difficulté. Sauf que… il veut bien s’investir, mais seulement auprès de ceux qui le méritent. Par exemple, un résident souffrant d’addiction à l’alcool ne s’est pas présenté à un atelier cuisine animé par Le Missionnaire, trop occupé à cuver les bouteilles de Beaujolais Nouveau qu’il s’était très certainement enfilées. Alors le Missionnaire décide que ce résident, que sa vie de misère a porté sur la bouteille, a « eu sa chance », et demande à l’exclure des futures ateliers cuisine. Ben oui, c’est vrai, les gens qui ont des problèmes pourraient AU MOINS respecter les horaires, quelle bande de malotrus, ces pauvres. Aucune éducation.

 Et puis il y a la SuperHeroine. Là, on atteint tout de même des sommets dans la bêtise. La SuperHeroine, elle, est devenue travailleur social non pas pour participer à un changement global de la société, ni pour impulser des idées nouvelles afin de réduire les inégalités et améliorer le quotidien des personnes dans une optique humaniste, mais bel et bien pour se valoriser, ELLE.

 La pauvre petite ne trouvait pas sa place, était fan de CSI New York, lisait « Moi, Christiane F. droguée, prostituée », et recevait le Nouveau Détective. Attirée par le sordide depuis toujours, elle a su trouver un métier où elle allait pouvoir se rouler dans la fange des enfants jetés par leur mère dans les poubelles, des toxicos qui n’ont que leurs ongles de pieds pour seul dîner, des grands anxieux qui trouvent le chemin de la douche une fois par année bissextile, des familles sans papiers brisées, expulsées, rejetées. La SuperHeroine, ce qu’elle aime, c’est connaître les détails dégueulasses. Comme ça, non seulement elle satisfait son penchant au voyeurisme et à la curiosité malsaine, mais en plus, cerise sur le clodo, elle peut raconter à qui veut l’entendre toutes ces horribles histoires vraies.Quel délice.

 Mesdames, vous déshonorez la profession que j’ai choisie. Je vous souhaite de crever comme des animaux, dans les atroces souffrances que vous infligez à ceux qui n’ont déjà rien. Bisou.

Vis ma vie de travailleur social

Publié: 16 novembre 2011 dans Social Work
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 J’adore mon métier. Vraiment.

 Je ne vais pas vous parler de mon salaire, dont le montant correspond à l’âge de Justin Bieber moins cinq multiplié par 100, ni de mes conditions de travail en sous sol avec des colonies de cafards de toutes les tailles, ni de la difficulté même des tâches à réaliser, comme nettoyer des excréments humains. Non, je ne vais pas parler de ça parce que, comme je vous l’ai dit, j’adore mon travail.

 En revanche, être travailleur social, un bon travailleur social surtout, exige une attitude, un amour (presque) infini pour l’humanité, une grande empathie et de l’énergie. C’est parfait vu d’ici.

 Sauf que :

  •  Du coup, je dégage une aura spéciale qui attirent TOUS LES CINGLES. Et cette fois, je ne parle pas des hommes mariés (coucou toi). Exemple : je suis dans le métro, un soir. C’est tranquille, j’ai mes écouteurs à fond, je suis au calme. A l’autre bout du wagon, il y a un type qui me regarde. Il a l’air en galère avec ses sacs plastiques à la main. Je baisse les yeux comme une courageuse, histoire d’être sure qu’il ne vienne pas engager la conversation. Mais c’est sans compter ma vibe sociale magique. Le mec se lève, traverse le compartiment, et me tape sur l’épaule. Et bien, croyez le ou non, mais 10 minutes plus tard, lui et moi on est installés sur le quai, posés, et je lui donne des adresses de refuges, je lui explique comment remplir son dossier de demande de logement en urgence, je l’oriente sur des structures qui distribuent des repas, tout ça. Ils étaient nombreux dans sa tête, ça n’avait pas l’air évident à gérer tout ce monde. Je rentre chez moi en retard, déprimée et crevée, parce que le monde c’est de la merde, et que c’est toujours sur moi que ça tombe.
  • J’éclate régulièrement mon forfait à appeler le 115 du Samu Social pendant des heures parce que j’ai (encore) croisé une femme avec enfant emmitouflés dans un duvet tout maigre, dans une cabine téléphonique Place de la Bastille. Et que décemment, je ne peux pas rentrer chez moi sans passer ce coup de fil, sinon j’ai peur qu’ils meurent de froid. Bouygues Telecom est content, c’est déjà ça.

  • Je m’occupe des papiers de tout le monde. Des potes, des twittos, de ma mère, de ma voisine, de la fille de l’épicier. Dès que j’entends dans une conversation que quelqu’un a une difficulté avec une administration, je débarque, comme Wonderwoman mais sans les collants, j’explique tout, je détaille les procédures, je donne des conseils. Super. Sauf qu’après, pour rétablir (ou devrais-je dire établir, tout simplement) des barrières et faire en sorte que je puisse passer un week end, voir une journée sans que quelqu’un me demande de l’aider dans ses démarches administratives, c’est chaud.

  • Enfin, j’ai tellement d’empathie que pour épargner la sensibilité des gens, je me conduis comme une parfaite idiote. Ça peut aller du simple au double. Par exemple, j’ai eu une relation avec un jeune homme qui avait des difficultés manifestes à… euh…enfin…ce genre de problèmes quoi. C’est LE truc gênant pour les hommes, donc gentille, je me suis dit « Chut meuf, le pauvre, il doit être assez humilié comme ça sans que tu ne parles de son problème », donc je me suis tue et j’ai fait comme si de rien n’était. Résultat : je ne me suis pas vraiment éclatée, et en plus il s’est dit que j’étais aveugle/idiote/inexpérimentée pour ne pas remarquer qu’il y avait un truc qui ne tournait pas rond dans son pantalon. Sinon, je suis aussi du genre à dire que cette coiffure est au top alors que t’as le tissage de travers, que non ce bouton sur ton visage n’est pas si énorme que ça alors qu’il est tellement gros qu’on ne voit plus ton nez, ou qu’effectivement acheter cette paire de Jordan à talons, c’était une super bonne idée.

 Mais à part ça, être travailleur social, c’est génial. J’hésite à poster des liens vers des centres de formation, au cas où vous vouliez vous reconvertir. Vous me dites, hein.

Ceux qui me connaissent savent que je suis travailleur social dans un foyer de travailleurs migrants parisien. Chaque jour, je partage le quotidien de près de 200 hommes isolés, précarisés, ombres de la ville qu’on ne remarque jamais.

Parmi eux, des anciens de la rue, des costauds, des pirates urbains, de ces bonhommes que  l’alcool fort peine à faire vaciller, des mecs qui ont survécu aux agressions, aux nuits glaciales, à l’intense solitude de ceux qui ne pensent qu’à se protéger et rester vivant, même dans ces conditions. Ces hommes qui à 50 ans, en paraissent vingt de plus, que la misère a rendus malades, épuisés, à bout de souffle avant l’âge de la retraite, leurs corps malmenés par l’existence chaotique et pénible qui fut la leur. Ces hommes à la peau dure, que personne n’a aimés et encore moins caressés, ceux qui ne se rappellent plus la douceur d’un baiser, s’ils l’ont déjà connue un jour. Certains d’entre eux furent les victimes de ces fameux accidents de la vie, de ce chômage qui  brise, de ces séparations qui jettent les hommes et les cartons dehors… D’autres encore, que de sévères problèmes psychiatriques et une absence de supports familiaux ou amicaux ont précipité sur le trottoir, à défaut de structures d’accueil qui leur seraient réservées. D’autres encore, que la rue a rendu fous.  Tout bêtement.

Et puis les migrants. Ceux là ont traversé les océans, en ferry ou en barque de passeur, pour venir gagner ici de quoi nourrir les leurs restés au pays. Une vie de sacrifices, récompensée par un voyage de quelques semaines tous les deux ans, dans leur famille, auprès de leurs femmes, leurs enfants. Ces hommes qui ont connu les chaines de production aux cadences infernales, les anciens foyers, baraquements insalubres avec vue sur le périph’ où des anciens militaires les entassaient comme du bétail, en dortoirs de dix, sans sanitaires, sans cuisine. Ces braves qui depuis des dizaines d’années épargnent précieusement les deux tiers de leur SMIC gagné à balayer les couloirs du métro ou à monter des barres de toit sur des Peugeot, et qui rangent leur butin dans une boite ou un vieux portefeuille jusqu’à la fin du mois, où les chinois du 13eme se feront un plaisir de faire enfin parvenir le magot au Mali, au Sénégal, au Maroc, non sans avoir prélevé une généreuse commission au passage. Ces hommes à qui leurs femmes, leurs enfants, leurs proches, ignorants du coût de la vie en France, demandent sans cesse plus, et plus souvent pour la famille, pour le village, pour le mariage d’une cousine éloignée. Ils n’ont de cesse de vouloir satisfaire ces requêtes incessantes et parfois farfelues, parce qu’ils sont ici, que les autres sont là bas, et que c’est une chance d’être en France, enfin c’est ce qu’on dit.

On les croise sans arrêt, sans y penser, dans les couloirs du métro, dans les rues de Paris, silhouettes discrètes et silencieuses. Et puis de temps en temps, un fait divers. Une femme qui accouche d’un bébé mort dans la rue, un malade psy qui ceinture un passant et le jette sur les rails. L’espace d’un instant, le monde s’indigne que dans une société d’abondance, des êtres humains puissent vivre dans une telle misère et subissent quotidiennement de telles conditions de vie.

Résonnent alors les cris de révolte, mais comment est ce possible, vous avez entendu Mme la boulangère ces pauvres enfants morts de froids, vous avez vu hier soir à la télé les images de ces familles brulées vives dans cet hôtel social miteux, mais dans quelle société vivons nous, c’est horrible, Monsieur, c’est terrifiant …

Et puis la prochaine info leur est jetée à la gueule, une joggeuse retrouvée morte dans un bois, la guerre, l’augmentation des impôts…et l’on oublie de nouveau de croiser le regard de ces hommes invisibles. Au suivant. Bisou.