Je ne lis pas assez de théoriciennes féministes et ça me fait régulièrement culpabiliser. Je trouve souvent ces écrits trop compliqués pour mes faibles bases théoriques, j’ai peur de ne pas ou de mal les comprendre, ou d’être obligée de lire avec Wikipedia ouvert pour appréhender, même vaguement, des concepts qui me sont inconnus.

C’est avec les mêmes craintes que j’ai commencé la lecture de Femmes de droite, d’Andréa Dworkin. Je savais, grâce à mes féministes sures, que si l’ouvrage et son autrice avaient beaucoup été critiqués, ils restaient essentiels aux mouvances féministes radicales. Je m’attendais, assez naïvement, à ce que le titre corresponde plus précisément au contenu : je souhaitais surtout comprendre comment une femme peut être de droite en dépit de sa position dominée, et ce quelle que soit la classe sociale à laquelle elle appartient. Je voulais comprendre si l’adhésion des femmes au patriarcat et à ses modalités de fonctionnement résultaient d’un choix stratégique ou étaient plutôt les produits d’un refus de regarder le système patriarcal en face.

Finalement, ce n’est pas de cette manière que Dworkin amène son développement : plutôt que de décrire les mécanismes qui conduisent les femmes à soutenir l’antiféminisme, la misogynie et l’organisation patriarcale dans son ensemble, elle choisit de présenter la condition des femmes dans cette organisation sociale particulière. Elle décide que c’est en dévoilant les mécanismes de domination et leurs conséquences sur les femmes en tant que classe que ses lecteurs comprendront d’eux-mêmes les motivations et les stratégies des femmes de droite. Pari gagné, en ce qui me concerne.

Billet pour discuter, et aussi pour cesser d’avoir peur de poser des questions, par crainte d’avoir mal compris, de se tromper publiquement. Nombre d’écrits féministes sont complexes, voire difficilement accessibles. Je crois pourtant fermement que ce sont nos erreurs (de lecture, d’interprétation…) qui provoquent les débats salutaires dont nous avons besoin. 

Chapitre 1 : la promesse de la droite extrême

Dès les premières phrases, Dworkin réfute un des stéréotypes les plus répandus et tenaces sur les femmes (je ne vais pas répéter « femmes en tant que classe » systématiquement, mais c’est bien toujours de cela dont parle l’autrice, pas de La Fâme essentialisée) : nous sommes naturellement conservatrices. Si nous le sommes, c’est en raison de nos capacités reproductives. Les femmes, (et c’est, à mon sens, le postulat de Dworkin le plus essentiel et le plus difficile à accepter, non qu’il soit faux mais la violence qu’il porte provoque une légitime répulsion à l’adopter) dans un système patriarcal n’ont que deux fonctions : être baisées et produire des bébés.

Produire des bébés, fonction principale des femmes, fait de nous des être étriqués, aux vies minuscules et étouffantes, toute notre énergie étant concentrée sur la reproduction de la société, via la ponte régulière d’enfants, mâles si possible. Nous voilà puritaines, soumises, dénuées d’humour, de rêves, d’intelligence créatrice. Ce stéréotype – que Dworkin appelle malicieusement commérage1 – peut être facilement illustré par les partisans de la domination masculine : les femmes acceptent leur rôle, et celui-ci est bel et bien « naturel » puisqu’elles ne cherchent ni à s’en écarter, ni à le transformer. D’ailleurs, celles qui osent le faire (féministes, lesbiennes…) ne sont plus vraiment des femmes, ou alors dénaturées. Les femmes en tant que classe n’ont de valeur que par leur mise à disposition sexuelle et reproductrice et leur absence de révolte ou de réaction à ce fait de nature contribue à le légitimer.

Dworkin montre alors que la soumission des femmes – et pas seulement celles de droite – dans un système de domination masculine est un comportement de protection, pas une preuve d’une supposée « nature » féminine. Elle maintient que toutes les femmes savent que résister au contrôle masculin, c’est s’exposer encore davantage « au viol, aux coups, à l’ostracisme ou à l’exil, à l’enfermement à l’asile ou en prison, à la mort ». Si les jeunes filles regardent d’un œil effrayé leurs mères, obéissantes et passives, désespérées et contraintes, elles ne résistent pas longtemps aux structures sociales qui les accablent et « sont forcées d’apprendre à se conformer si elles veulent survivre ».

Les femmes en tant que classe savent – pas d’instinct, évidemment, mais par socialisation, observation, transmission- les risques inhérents à leur condition : violences physiques, économiques, sexuelles, relégation, exploitation, meurtre. Les nombreux témoignages, à travers le temps, de ces traitements inhumains systématiques devraient avoir marqué les esprits. Ce n’est pourtant pas le cas, ils sont réduits à des exceptions, sombrent rapidement dans l’oubli, sont l’objet de remise en doute collective de leur véracité car ni les hommes ni les femmes ne reconnaissent ces dernières comme des être humains. Si ces réalités sont occultées, c’est bien parce que la vie des femmes – et à fortiori leur parole – n’a aucune valeur dans une société patriarcale. Or pour reconnaître les souffrances d’une personne, il faut d’abord l’admettre comme membre de la communauté humaine, digne d’intérêt et de compassion. Ce n’est pas le cas de la classe des femmes, objets réduits à deux fonctions uniques et auxquels la classe des hommes dénie humanité, sensibilité et valeur.

Quel rapport avec la droite extrême évoquée en titre du chapitre ? Quelle est cette promesse faite à la classe des femmes ? La droite américaine contemporaine propose aux femmes d’encadrer, à défaut de limiter, la violence à laquelle elles sont exposées. Elle leur propose d’abord une structure, des règles, des justifications, leur permettant de comprendre le monde duquel leur position sociale les maintient à l’écart, de prendre connaissances des règles auxquelles ne pas déroger et ainsi de maximiser leurs chances de survie.

Elle leur propose un abri : puisque la condition des femmes leur fait craindre – à juste titre – de se retrouver seules, à la rue, à la merci d’autres hommes inconnus, la droite contemporaine « prétend protéger le foyer et la place qu’y occupent les femmes . Mieux vaut n’être violée, battue et engrossée par un seul homme, dangereux mais connu que par mille étrangers. Mieux vaut subir ces violences contre un toit sur la tête que d’errer dans les rues à la merci de tous.

Elle leur offre également l’illusion de la sécurité : chaque femme sait -et ce n’est pas sans nous rappeler nos fréquents débats sur notre place ou non-place dans l’espace public- qu’un sourire, un geste, une attitude « peut entraîner un désastre, une agression ». La droite promet alors d’en protéger les femmes : si elles obéissent, si elles se soumettent, il ne leur arrivera rien.

Enfin, la droite américaine propose aux femmes l’amour. Pour être aimées, pour mériter une forme d’affection en dépit de leur valeur quasi-nulle en tant qu’être humain, de leur intellect rabougri, de leur défaut d’idées et de talents, les femmes doivent obéir, être baisées et enfanter aussi souvent que ce sera exigé d’elles. Cette obéissance, cette soumission, qui les privent de leur liberté et de leur individualité, sont des conditions non négociables : elles rendent les femmes « aimables », autant que faire se peut. En retour, les hommes sont censés leur assurer la protection économique indispensable à leur survie. Lorsque les hommes mortels ne remplissent pas cette part du contrat, la droite américaine chrétienne oriente alors l’amour des femmes vers un autre homme : Jésus, « frère compatissant, le seul homme auquel on peut se soumettre absolument sans risques de viol ou de violences ».

Finalement, la droite américaine, dirigée par les hommes, repose sur la peur (légitime, au regard de leurs conditions de vie) et l’ignorance dans lesquelles sont maintenues les femmes. Elles n’ont d’autre choix que de reporter leur colère, leur amertume et leur haine, non contre ce système qu’elles craignent de remettre en question par peur de mourir ou de subir des violences encore plus grandes, mais contre ceux et celles qui sont les plus éloignés d’elles. Elles deviennent des femmes de droite, des nationalistes, des militantes anti-avortement, des activistes racistes, homophobes, des défenseures de l’ordre social patriarcal et raciste, et orientent leur haine et leur ressentiment vers ceux et celles qui dérogent à ses règles ou tentent de s’en extraire.

« Elles le font pour ne pas tuer leur père, leur mari, leurs fils, leurs frères, leurs amants, les hommes avec qui elles ont des rapports intimes, les vraies sources de leur désespoir . La crainte d’un mal plus grand encore et le besoin d’en être protégées intensifient la loyauté des femmes envers des hommes, qui demeurent, même s’ils sont dangereux, au moins des quantités connues ». C’est ainsi qu’au delà des garanties qu’offre la droite américaine, ce courant politique propose également aux femmes la redirection de leur colère vers des groupes marginalisés, fluctuants selon les contextes (juifs, homosexuels, indigènes…) et permet ainsi d’étouffer les embryons de révolte que pourrait faire éclore leur haine.

Dworkin conclut ce chapitre sur une note d’espoir, elle qui est pourtant « pessimiste radicale » : seuls le débat public et les affrontements permettront à ces femmes de mettre des mots sur leur vécu de dominées, de choses assujetties aux désirs et à la volonté des hommes auxquels elles obéissent depuis trop longtemps. La colère peut mener à la révolte et la révolte peut transformer des ennemies en camarades, luttant ensemble « pour une survie personnelle et collective qui ne soit pas fondée sur le mépris de soi, la crainte et l’humiliation mais sur l’autodétermination, la dignité et l’intégrité authentique ».

Vivement.

1Chacun sait pourtant que les hommes ne produisent ni ragot ni commérage mais bel et bien des idées, des opinions, des théories.

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Les amis quand t’es petit, c’est super important. Tu les appelles le soir alors que t’as passé la journée avec eux, t’échanges des secrets, des pierres grave belles, des fous rires et tout.

Après, tu grandis. Pas forcément dans le même sens parce que pas dans les mêmes conditions. 

Inscrite en lycée privé suite à un déménagement en cours d’année, j’ai fait les classes de première et de terminale avec des mômes qui avaient deux fois le compte en banque de mes parents, à 16 ans. Voyages à toutes les vacances, permis et voiture payés dès qu’ils avaient l’âge, super sapes, super baraque, super vie. Moi, ca me dérangeait pas : non seulement je trouvais chouette de me faire balader en voiture et de participer à des BBQ-piscine dans des maisons d’architecte, mais en plus, mes amis adoraient mes parents, parce que ma mère était le summum du cool, la mère que tous les gosses (de bourges et les autres) rêvaient d’avoir. Jusqu’à la fin du lycée, ça s’est vraiment bien passé. Bien sur, j’en avais ras le cul de leurs sourires gênés quand ils apprenaient que je devais courir bosser dans une boutique de merde, 13-21 heures le mercredi après les cours et puis le samedi aussi, toute la journée. Bien sur, je me sentais pas super à l’aise à table avec leurs parents, étonnés qu’il n’y ait aucun bien immobilier, même pas une place de parking dans ma famille, surpris de savoir que non, on ne partait pas cette année, ou alors chez mamie, pas de sous. Bien sur qu’emballer leurs cadeaux de Noël à 200 balles, dans mon petit uniforme de vendeuse qui puait la sueur et le sandwich triangle du midi, ça me faisait un peu mal. Mais rien de grave. C’était comme ça et puis je les aimais, mes potes.

Après le bac, ça s’est clairement compliqué : tout le monde partait soit en école de commerce privée, soit faire un tour du monde ou s’installer un an à l’étranger (pas en Belgique hein, plutôt aux USA, en Australie et au Japon), soit en classes prépa, avec une préférence marquée pour Khâgne. Moi, je savais pas quoi faire : mes parents ont un CAP et s’ils avaient conscience de l’importance des études supérieures pour avoir un job rémunérateur et pas trop pénible, ils ne disposaient en revanche pas du capital leur permettant de m’aider à la fac, ni à m’y orienter, ni à m’y maintenir, ni à m’en montrer l’intérêt. Dans leur réseau, professionnel ou amical, personne n’avait non plus fait d’études. J’étais la première de ma famille à aller aussi loin à l’époque. Alors, tout le monde m’encourageait mais personne ne pouvait répondre à mes questions, et j’en avais beaucoup trop. 

Résultat : j’ai pris la matière ou j’avais eu une super note au bac et hop, fac d’anglais. 3 mois plus tard, fac de droit, pour quelques jours. A 18 ans, je bossais déjà 20 heures par semaine, depuis 3 ans, du coup, trouver du boulot dans les services et le garder, je savais faire. Et puis ça m’angoissait la fac, je me sentais toute seule et je pouvais pas en parler à mes potes, enfin, à ceux qui n’étaient pas partis à Dubaï. Bref, je laisse tout tomber et je pars taffer comme vendeuse déco, centre commercial de banlieue, CDI, SMIC, tickets resto, temps plein, tout le toutim.

Je m’y sentais mieux qu’à la fac, même si c’était dur et pas très intéressant. Avec les copains du magasin, on faisait des conneries, on s’amusait à voler le truc le plus gros possible (celui qui a réussi à sortir le canapé a gagné, évidemment), on allait boire des bières. Ça me changeait d’ambiance. Alors bien sur, parfois, je trouvais quand même qu’ils étaient lourds et qu’on avait pas énormément de trucs en commun à part le taff, mais c’était chouette. J’ai pris un studio et mes copains d’avant sont revenus.  Pendant un an, ça a été la fête : mon appart s’est peu à peu transformé en un genre de squatt/MJC/salle de répèt’. Tout le monde avait les clés, ça tournait. Et puis certains ont commencé à râler que je veuille me coucher tôt quand je commençais à 7 heures le samedi ou que je rentre fatiguée et pas d’humeur à faire la fête après ma semaine de boulot. Je suis devenue « pas marrante » et « plaintive » alors que bon, bosser 39 heures par semaine dans la vente, c’était PAS LA MORT, me disaient ces potes qui n’avaient jamais travaillé une minute de leur vie. J’ai mis du temps à comprendre qu’on ne partageait plus grand chose à part cet espace de fête et le contenu de mon frigo, que je payais avec ma force de travail. Ils avaient des ambitions, eux, qu’ils clamaient haut et fort et surtout les moyens de les atteindre (dont ils ne parlaient jamais, pour le coup). Ils croyaient fort à la méritocratie, comme tous ceux qui sont à l’abri de jamais y avoir recours. Bref, j’ai vite réalisé qu’il y avait de grandes chances que je les serve toute ma vie, au taff comme à la maison et que ma misère je l’avais méritée ou en tous cas, qu’ils n’en faisaient pas grand cas. 

J’étais dégoûtée et je commençais à avoir envie de cramer des poubelles et des pharmacies. Surtout qu’à l’époque, je bossais plus comme vendeuse mais comme manutentionnaire intérimaire dans une usine de bouffe en boite, genre William Saurin. Je montais aussi des barres de toit sur des Citroen, à la chaîne, dans une vieille zone industrielle de banlieue. Plus je descendais l’échelle sociale, plus je réalisais à quel point mes “potes” étaient en fait des petits bourges complètement aveugles, narcissiques et individualistes. Je les ai lâchés, progressivement, de refus de soirée en embrouilles sur la thune et puis j’ai plus eu de nouvelles, sûrement parce que je sentais un peu trop la gauche vénère, le cambouis et les marques repère.

De ceux-là, il ne m’en reste aucun, quinze ans après. Et tant mieux pour eux, parce que ma vénère s’est pas franchement améliorée avec le temps. Je sais par ma famille que beaucoup sont devenus ce qu’ils devaient devenir : des ingénieurs, des juges, des traders, des assureurs, des patrons, des propriétaires de maisons d’archi et de voitures de luxe. Ils sont toujours amis entre eux apparemment. Leurs enfants (oui, ils peuvent en faire sans craindre de pas être en mesure de leur acheter le goûter ou qu’on les leur enlève pour raisons économiques) jouent ensemble, dans leurs grands jardins. Ils iront sûrement dans les mêmes écoles, dans les mêmes lycées et peut être qu’ils rencontreront une fille de pauvres, dont les parents pensaient que les fréquentations changeraient tout, sympa mais coléreuse, une bonne élève sans ambitions, qui vit de petits boulots dans des apparts minuscules, qui voyage pas, qui s’habille au marché. Ils seront peut être amis jusqu’à ce que le niveau de vie, le patrimoine, le capital scolaire et culturel et toutes les opportunités qui vont avec, ne les séparent.

Rien de telle que la classe sociale pour mettre fin à une amitié sincère. Enfin si, en fait : il y aussi l’orientation sexuelle, le genre, l’état de santé, l’engagement politique… A venir.

On a le seum contre la loi de 2004.

Publié: 21 février 2016 dans Uncategorized

Le Seum Collectif

On a le Seum contre la loi de 2004. En tant que racisé.es, en tant que prof(s), en tant qu’étudiant.es, en tant que parents, en tant que féministes.

Dans un établissement professionnel de la banlieue parisienne, une jeune fille se fait rappeler à l’ordre par la CPE qui l’accuse de crier dans les couloirs. Sofia, 17 ans, rétorque qu’elle n’y est pour rien. La chargée de la vie scolaire l’accuse alors de lui mentir « alors qu’elle porte le voile ».

Le problème ici, c’est que Sofia respecte la loi. Comme des milliers de filles de son âge, elle enlève chaque matin, à l’entrée de l’établissement ce bout de tissu qui met en danger la République et assiste aux cours, respectant ainsi l’injonction contradictoire d’exprimer ses convictions religieuses dans le seul espace privé.

Le problème ici, c’est que nombreux sont les membres des équipes éducatives, soutenus par l’opinion publique, les grands médias…

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[EDIT : Il semble que le message n’ait pas été suffisamment clair.

Oui, c’est déjà bien et en même temps, cette campagne, de par les lieux qu’elles visent explicitement et surtout exclusivement est problématique en termes d’oppression race/classe.

Oui, cette campagne (si elle fonctionne un tant soit peu) va permettre à des femmes (celles qui empruntent le métro ayant sensiblement le même profil) de ne pas être agressées. Je m’en réjouis. 

Pour autant, elle me gêne car elle désigne, pour tous les autres, un responsable idéal et les dédouane d’un même mouvement. Elle alimente ainsi les stéréotypes racistes et anti-pauvres, population qu’elle vise exclusivement que ce soit par les lieux dans lesquels elle est déployée comme par la forme qu’elle prend (« psst, t’es charmante », qui croyez vous que les voyageurs imaginent parler, lorsqu’ils lisent cette expression sur les affiches, un cadre ?). Ceci étant clarifié, bonne lecture. ]

[Edit 2 : 17 mails d’insultes reçus en quelques heures, les commentaires sont donc fermés pour le maintien de ma santé mentale] 

Lundi a débuté la campagne d’affichage du gouvernement contre le harcèlement dans les transports en commun, via la RATP. Plein de trucs gênants. A commencer par la désignation d’un Nous les gentils et d’un Eux les harceleurs, au moins en ce qui concerne les transports en commun franciliens, espace visé par cette campagne.

Déjà, ces affiches me font vaguement penser à un mec qui essaierait de boucher un tuyau plein de fuites avec ses petites mains douces. Si tu ne bouches pas tous les trous en même temps, ça ne marche pas, ça continue de fuir.

Les trous en question, ici, sont les différentes facettes du harcèlement et de la violence envers les femmes : dans le cadre privé, l’espace public (dont les transports en communs mais aussi la rue, la voiture et également les clubs de sport, les boites de nuit, les centres commerciaux), la sphère professionnelle. Pour rappel, l’enquête ENVEFF IDF de 2000 – ça date mais l’enquête cadre de vie et sécurité est analysée par Alain Bauer, dont je doute fort de la probité –  nous indique que, dans les douze mois précédant l’enquête :

– une Francilienne sur cinq a été victime de harcèlement verbal[1]  dans l’espace public

– Plus d’une sur dix a été suivie, pelotée, victime d’un exhibitionniste dans l’espace public

– 4% ont été victimes d’injures ET d’agressions sexuelles dans l’espace public

Le phénomène est prégnant, durable, et répété (et concerne davantage les franciliennes que les Françaises dans leur globalité). Les femmes sont harcelées (« gratuitement » dit-on pudiquement pour parler de toutes les agressions à but non lucratif envers des femmes qui n’ont rien mérité, peu importe leur comportement ou leur apparence) davantage que les hommes et ce, dans tous les espaces. Lorsqu’il s’agit d’agressions à caractère sexuel, tous espaces confondus, 99% des agresseurs sont des hommes.

Sauf que les violences dans l’espace public ne concernent pas que les transports en commun. En fait, elles se produisent d’abord dans la rue (38%) puis dans la voiture (18%) et juste derrière dans…les transports en commun (17%). Comment, du coup, comprendre la volonté gouvernementale de ne s’adresser qu’à ceux qui empruntent les transports en commun ? Comment expliquer que le gouvernement choisisse d’aborder ce sujet par le petit bout de la lorgnette ?

De même, si j’admets que les outils de lutte contre le phénomène des violences faites aux femmes doivent être différents, à quoi sert de se focaliser sur les violences commises dans la partie « transports en commun » de l’espace public, occultant les autres éléments de cet espace (cités plus haut) ainsi que celles qui se produisent dans la sphère privée (1/4 des femmes victimes de violences psychologiques dans le couple, la même pour les violences au travail) et professionnelle ? Mais non, on verra ça plus tard, le gouvernement choisir de lutter contre le harcèlement dans les transports en commun et donc sur les femmes agressées et les hommes agresseurs, qui les utilisent. Soit.

Cela pose la question fondamentale de qui harcèle dans les transports en commun et donc qui les utilise, puisque ce sont ces agresseurs là que le gouvernement souhaite cibler. Pas beaucoup de sources sur ce thème, hélas, sauf une étude de l’INSEE qui ne prend en compte que les trajets domicile/travail  (et qui donc ne me dit pas si ces gens empruntent également les transports pour d’autres types de déplacements) et une enquête un peu moisie – sondage, par téléphone – conduite par l’opérateur privé de transports Keolis, en 2007. Partons là-dessus, par défaut.

Au moment de cette enquête, il y a un poil plus de femmes (55% des usagers réguliers) que d’hommes qui empruntent les transports en commun. Parmi les usagers, on compte une moitié de Parisiens, 60% d’inactifs (hors retraités), d’ouvriers et d’employés. Une majorité, donc. Si on suit Keolis, on a donc un usager-type des transports qui serait plutôt de catégorie socio-professionnelle employé/ouvrier/inactif non retraité, de 18 à 49 ans (pour 60% d’entre eux).

En résumé, le gouvernement via la RATP s’attaque aux agresseurs et harceleurs qui agissent dans les transports en commun parisiens, plutôt qu’au harcèlement de rue ou même de voiture, qui concerne plus de femmes et des femmes au profil différent – pas que des urbaines. Le gouvernement choisit également de s’intéresser au harcèlement de métro plutôt qu’à celui de la sphère conjugale et professionnelle ainsi qu’à celui qui se produit dans la rue et dans la voiture, pourtant numériquement plus important.

En quoi c’est raciste ? Méprisant envers les pauvres ? Grave relou, en d’autres termes ? On sait que les racisés (personnes perçues comme non-blanches, immigré(e)s ou descendant(e)s d’immigré(e)s) sont majoritaires dans les catégories socio-professionnelles citées. On sait aussi que ces catégories concentrent plus de la majorité  des personnes pauvres (moins de 803€ par mois lors de l’enquête, pour une personne seule, après impôts et transferts sociaux). Du coup, on s’attaque avec cette campagne aux pauvres, racisés, franciliens.

Ce que j’essaye – péniblement, j’en conviens – de dire, c’est qu’en s’attaquant exclusivement et publiquement aux harceleurs des transports, le gouvernement français crée une catégorie spécifique : les usagers de ces services, qui se trouvent être souvent des pauvres et/ou des racisés. Cette campagne permet de créer un « Eux les harceleurs » et donc un « Nous les non-harceleurs-pipou-gentils » très pratique. Si vous êtes un homme blanc, cadre ou profession intermédiaire, aisé, véhiculé, vous n’êtes clairement pas visés par cette campagne d’affichage. Le harcèlement, ce n’est pas Vous, c’est Eux, vous pouvez dormir tranquille.

C’est. Très. Gênant.

PS1 : En fait, c’est vous, hein. Au travail, dans le cadre universitaire ou quand vous vous torchez avec le consentement sous prétexte que la fille vous a allumé, a la tête dans un sac plastique ou vous a souri dans l’open space, mébon.

PS2 : Je cherche à reproduire cet article avec le harcèlement de rue, qui concerne, cette fois, 38% des agressions verbales et/ou sexuelles. Il me semble cohérent de postuler que les hommes qui squattent la rue – communément appelés les streets bites – sont, là aussi, surtout des pauvres et/ou des racisés. Qui aimerait stationner – fut-ce gratuitement- sur les trottoirs et dans les halls alors qu’il pourrait aller au cinéma ? Au resto ? En soirée ? Ceci étant, je ne parviens pas à trouver des stats sur l’occupation de l’espace public non commercial selon la classe et la race sociale. Je suis preneuse de vos liens sur la question.

PS3 : si vous voulez vous convaincre que la critique du harcèlement de rue est raciste et toujours dirigée contre les non-blancs, il y a de quoi faire : emission de France Inter, le docu de la belge Sophie Peteers sur fdesouche, etc

[1] C’est-à-dire des insultes et des agressions verbales

Je vais participer à la Marche de la dignité, samedi. La rédaction du site Contre-attaques m’a demandé d’écrire un billet pour expliquer mes motivations. Ce que j’ai fait, avec joie. On vous attend, nombreux, samedi 31, à 14 heures à Barbès.

Pour lire le billet, c’est ici ============= http://contre-attaques.org/magazine/article/pourquoi-en

A samedi !

En ce moment, je n’ai pas vraiment le temps d’écrire ici. J’écris ailleurs. Pour le site Islamophobie contre-attaque(s), notamment.

Nous avons produit un billet commun, avec mon compagnon @hyova, sur ce site. Le sujet porte sur l’accueil – matériellement parlant – des ces « migrants » qui ont fait l’actualité.

Le lien ===== http://contre-attaques.org/magazine/article/on-ne-peut-s

Bonne lecture !

 

  1. Screenshot_2015-09-10-14-32-36Un nouveau billet sur le travail social, la lutte pour de meilleures conditions de travail et la difficulté de se battre.
  2. Publié sur http://le-salaire-de-la-peur.blogspot.fr/2015/09/lutte-bien-ordonnee-commence-par-soi.html?m=1
  3. A écouter avec du Asocial club en fond sonore : ce soir, je brulerai…

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